L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Fast and the Furious: Tokyo Drift, The (2006)
Justin Lin

Dérapage infidèle

Par Jean-François Vandeuren
Vous savez qu’un studio ne fonde officiellement plus le moindre espoir en la « qualité » de l’une de ses franchises lorsqu’il décide de financer une production poursuivant une tout autre aventure que celle entamée précédemment, balayant du revers de la main des personnages pourtant « bien établis », si ce n’est que pour leur permettre une brève apparition à un moment stratégique dans la progression du nouvel opus en question. Il est évidemment difficile de ne pas être d’accord avec un tel changement de cap dans le cadre d’une série comme The Fast and the Furious, surtout après la piètre escapade à Miami que nous avait proposée John Singleton avec 2 Fast 2 Furious. Certains diront que l’on aurait dû mettre un terme aux hostilités dès la fin d’un premier effort déjà pas toujours convaincant, question de ne pas donner aux amateurs de « tuning » issus des banlieues nord-américaines de nouvelles occasions de faire grincer les pneus de leur bolide à leur sortie des multiplexes. Mais tant qu’il y a encore un peu d’argent à faire, le potentiel artistique d’un tel projet cinématographique importe peu, en particulier à Hollywood. C’est ici qu’entre en ligne de compte le réalisateur d’origine taïwanaise Justin Lin, qui décida pour sa part de sortir la franchise des États-Unis pour lui faire prendre la direction du pays du soleil levant. Ce dernier se sera également gâté en proposant une entrée qui, sur la ligne du temps ô combien complexe de cette mythique série, ferait finalement suite aux deux épisodes que Lin nous proposerait par la suite en 2009 et 2011. Si les puristes regretteront l’absence quasi totale des Paul Walker et Vin Diesel, il faut bien reconnaître que Tokyo Drift explore des pistes narratives qui lui auront au moins permis de rendre les choses de nouveau supportables.

Évidemment, le scénariste Chris Morgan ne se sera pas creusé la tête outre mesure pour élaborer la trame dramatique de ce troisième opus. Ce dernier nous convie ainsi à suivre les traces de l’adolescent à problèmes Sean Boswell (Lucas Black) qui, suite à une course de voitures improvisée dans le but de prouver sa supériorité face à un joueur de football dont l’égo s’avère inversement proportionnel au quotient intellectuel, sera forcé d’aller vivre avec son père au Japon pour éviter la prison. Une fois sur place, Sean fera la connaissance de Twinkie (Bow Wow, principal interprète du film pour enfants Like Mike, qui sera savamment introduit ici en réaffirmant son admiration pour le légendaire numéro 23 tout en tentant de vendre une paire d’espadrilles de marque Air Jordan à notre héros), qui lui fera découvrir l’univers des courses undergrounds de Tokyo. Suite à un premier tour de piste assez peu convaincant, Sean anéantira l’une des voitures de Han (Sung Kang), le conducteur étant visiblement peu familier avec les techniques de dérapage contrôlé privilégiées dans sa nouvelle terre d’adoption. Afin de payer sa dette, l’adolescent commencera à travailler pour Han en lui servant de chauffeur et en l’aidant à écouler de la marchandise de contrebande sur le territoire d’un puissant yakuza. Heureusement pour Han et sa bande, ce dernier est en bon termes avec D.K. (Brian Tee), le neveu du boss en question. Les choses se compliqueront toutefois lorsque D.K. verra sa petite amie tomber sous le charme de Sean. Un événement qui mènera à une escalade de violence dont la seule issue sera bien évidemment une ultime course pour l’obtention du territoire. Ce sera l’occasion pour le jeune rebelle de rejoindre cette longue lignée de personnages occidentaux ayant débarqué un jour dans un pays étranger pour ensuite devenir une sommité dans l’une des « disciplines » propres à cette culture.

Si Chris Morgan s’aventure au coeur de ce nouvel environnement en édifiant une mise en situation à laquelle il n’ajoute que le strict minimum de relief, ce dernier réussit tout de même à rendre l’exercice un peu plus tangible en remodelant le « code d’honneur » ainsi que le discours sur les valeurs familiales et fraternelles auxquels le premier volet accordait tant d’importance tout en faisant de Tokyo Drift un très proche parent d’un film comme The Karate Kid. Le scénariste aura évidemment été aidé ici par le fait que son protagoniste s’avère beaucoup moins âgé que ceux des deux précédents efforts et qu’il aura pu se permettre d’écarter cette histoire d’enquête policière, qui ne se contentait bien souvent que de reprendre les clichés les plus éculés du genre pour n’en sortir que quelques moments réellement exaltants, et ce, malgré une avalanche de courses de voitures sports. Au niveau de la forme, Lin poursuit là où Rob Cohen et John Singleton avaient laissé tout en réussissant à se démarquer à certains égards en proposant une mise en scène moins pompeuse que celle du premier film et moins insignifiante que celle de 2 Fast 2 Furious. Mais si Tokyo Drift s’engage sur une route bien différente de celles visitées précédemment, le paysage, lui, demeure essentiellement le même. Ainsi, le réalisateur taïwanais s’immisce lui aussi dans un univers résolument artificiel dont les principaux atouts se révèlent une fois de plus les batailles de coqs entre personnages masculins mal léchés et l’exposition de bolides de luxe et de jeunes femmes ne couvrant leurs formes que d’un minimum de vêtements. Lin aura néanmoins su tirer profit de ce nouvel espace en portant un regard, certes, exclusivement touristique sur les innombrables néons illuminant les nuits de Tokyo et ses recoins les plus inusités, mais qui appuie allègrement ici l’essence de ce spectacle des plus simplets.

S’il ne réinvente évidemment pas la roue et ne saura convaincre finalement que très peu des spectateurs qui n’avaient pas été spécialement emballés par les deux premiers chapitres d’adhérer à la franchise, Tokyo Drift fait tout de même preuve de suffisamment de savoir-faire et d’enthousiasme pour s’imposer comme un épisode de premier ordre d’une série de second niveau. Il s’agit ici d’un phénomène d’autant plus rare, puisque lorsqu’une franchise aussi populaire décide soudainement de suivre une toute nouvelle trame narrative, les qualités de production qui en découlent flirtent généralement davantage avec celles d’une oeuvre condamnée à faire ses premiers pas sur les tablettes des clubs vidéo. Comme il s’agissait déjà de l’une des principales marques de commerce de la série, Lin et Morgan font eux aussi osciller leurs personnages entre les notions de bien et de mal, de crime et de justice. Mais contrairement à ses prédécesseurs, le duo ne cherche pas cette fois-ci à faire l’apologie de la vie de gangster en passant par le récit d’un agent de la paix ayant fini par prendre le parti des individus qu’il aurait pourtant dû mettre derrière les barreaux. Une erreur que Lin et Morgan répéteront étrangement dans Fast and Furious avant de s’en moquer dans Fast Five. Si Tokyo Drift est, certes, loin d’être du grand art, il s’agit à tout le moins d’un spectacle qui ne boude en aucun cas son plaisir, n’attachant jamais trop d’importance à des détails aussi superflus que la psychologie de ses personnages, même si l’occasion était pourtant belle avec ses embrouilles entre père et fils et la situation peu enviable dont Sean devra sortir la nouvelle élue de son coeur. Proposant juste assez de moments savoureux - telle la présence de Sonny Chiba en chef mafieux -, Tokyo Drift se révèle un divertissement compétent et efficace qui n’en fait jamais plus que ce qui lui a été demandé.
6
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 4 mai 2011.
 
liens internes
Fast Five (2011)