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Sauvage (2010)
Guillaume Sylvestre

Débats de pureté sur de la pure télévision

Par Mathieu Li-Goyette
Wapikoni mobile fêtait ses dix ans il n’y a pas si longtemps. Le Festival Présence Autochtone fait amande honorable année après année. Le cinéma des premières nations comme celui de l’Abénaquis Alanis Obomsawin, les documentaires d’Arthur Lamothe et le dernier documentaire de Neil Diamond, Reel Injun, ont provoqué maints débats et écrits. La liste est longue, mais toujours trop courte. Car en dehors de quelques interventions sur la scène politique, quelques apparitions sporadiques dans les grands médias, la « question amérindienne » est probablement encore plus délicate que celle de l’indépendance du Québec. Pourquoi? Parce qu’elle pose la question de la lente destruction d’une culture, pire, de la lente assimilation d’une culture à une autre : la nôtre. C’est, en d’autres mots, une histoire où nous sommes les salauds, une acculturation ayant dépassé son point de non-retour, mais aussi un sujet qui, dès qu’il est prononcé, fait curieusement douter le public et atteint, sans jamais le percer, son talon d’Achille national pourtant si subtilement camouflé. Parler des premières nations, c’est parler du Québec orphelin, c’est rappeler que les Québécois, en raison de « l’abandon français », ne sont ni Français ni Amérindiens, et n’ont donc qu’un récit des origines des plus maigrelets.

Sans directement l’évoquer, c’est à cette question que se confronte le deuxième long métrage de Guillaume Sylvestre, un documentaire fièrement nommé Sauvage. 80 minutes durant, on alterne les témoignages de plusieurs intervenants, en particulier d’Anne Archambault, chef des Malécites de Rivière-du-loup, et de Daniel Picard, un Huron travaillant dans la promotion de la culture autochtone (curieusement, c’est lui-même qui a eu l’idée du présent documentaire). La première couvre un aspect politique, celui de la lutte au sein d’une même nation pour la chefferie du clan, mais agit aussi comme centre diplomatique entre différentes factions voulant s’ouvrir ou se fermer à la cohabitation avec les Blancs. Daniel Picard, lui, est présenté comme un Amérindien ayant réussi, un « bon gars » au passé trouble qui s’en est sorti et qui, maintenant qu’il a fait le ménage dans ses antécédents et les stéréotypes qui l’ont toujours accablé, vend la culture amérindienne aux touristes et aux patrons d’hôtellerie. Bref, entre ces deux cas, Sylvestre cherche à tracer le portrait d’une condition amérindienne en pleine modernisation, capable de se défendre elle-même, et d’elle-même, avec des moyens égaux à ceux dont on a, nous, longtemps bénéficié.

Sauvage est donc l’apologie de la bonne éducation des enfants et du bon encadrement des Amérindiens. L’image flottant autour des réserves étant celle de la drogue et du suicide, Picard ne dissuade pas le spectateur d’y croire, mais explique plutôt les raisons de ce désespoir collectif. D’abord, il y a le poids des ancêtres, l’obligation de demeurer sur la terre de nos aïeux. À cette raison s’ajoute rapidement celle de l’isolement, d’une routine incassable puisque ces petits villages, privés de divertissements « modernes », sont entre un état de nature et un état d’urbanisation : à la grande maison unifamiliale doit répondre une salle de billard et un aréna - « ce n’est pas un problème d’Amérindien, mais un problème d’isolement », nous dit Picard. Sinon, c’est le vertige, la sensation d’habiter un monde qui n’a d’ancrage ni d’un côté ni de l’autre; la détresse, on comprendra, vient de cette incompatibilité sociologique entre la chasse nourricière et la télévision HD. Et avant qu’on ne me lance des insultes, sachez d’abord que l’urgence est causée ici par un écart de générations plutôt qu’un écart entre le moderne et l’ancien (eux, ils peuvent plus ou moins cohabiter en s’unissant sous la philosophie d’un individu sensé). Entre les aînés des villages et les nouveaux adolescents, Sauvage fait bien l’état du gouffre s’élargissant et qui ne pourra enfin qu’engloutir la plus ancienne comme la plus récente génération, car trop rebelle la jeune rejette la vieille et que cette dernière, trop conservatrice, participe à un mouvement de victimisation, de misérabilisme que Sylvestre à cru bon de dénoncer.

Il y aurait aussi cette jeune fille, jeune mère frôlant à peine la vingtaine, qui se méfie de l’apitoiement et qui souhaite aller au Cégep de Trois-Rivières pour suivre une formation en gestion. Entourée des tombes de ses cousins et cousines dont la vie leur a été prise par un tragique concours de circonstances s’appelant « suicide », elle regarde au loin, nous dit qu’elle devra tourner le dos au passé si elle veut aller vers l’avenir, bien qu’elle veuille toutefois, une fois son diplôme obtenu, ouvrir un restaurant dans la réserve. Elle pratiquera un chemin d’allers et de retours et ce destin, placé entre les luttes politiques d’Archambault et les beaux discours de Picard, donnera un véritable sens au film, une énergie, une chaleur qui bonifiera les discours trop télégraphiés des autres intervenants.

Le pari du cinéaste a donc été d’aller du particulier vers le général, de faire de ses quelques interviewés les représentants d’une question que le reste des Québécois identifie à une seule et même masse et qui se pose en antagoniste à la société « conquérante ». Lorsque l’on entend sans cesse ces « je suis une pure Amérindienne » ou ces « nous sommes purs », on peut, en dehors de la fierté du sang, se poser la question de la pureté de la race et de la délimitation des États-nations. Ces critères sont-ils aussi importants au XXIe siècle? Y a-t-il encore du pur? N’est-ce pas reculer d’un pas que de se faire le héraut d’une cause sous prétexte que de contact avec l’« homme blanc » un tel n’a jamais eu? Faudrait-il que les États-nations soient divisés sous un principe d’ancienneté? Difficile à admettre, il y a des idées reçues, dites fondamentales à la bonne santé d’une culture donnée, qui doivent pourtant s’altérer au fil des générations et trouver une manière de s’intégrer à un monde (malheureusement) de plus en plus a-culturel. Où la culture de masse triomphe, où la culture mondialisée se voit comme la plus ouverte d’esprit, les plus anciennes sont en périls et c’est à ce grand débat, trop télévisuel pour que l’on puisse y porter un regard autre qu’informatif, que Sauvage nous convie.
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Critique publiée le 20 avril 2011.