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Scream 4 (2011)
Wes Craven

Un film dans un film dans un film (dans un film?)

Par Alexandre Fontaine Rousseau
La toute première séquence de Scream 4 déballe un continuum métadiscursif à la fois bête et brillant qui, sur le mode de la boutade un peu maladroite, mais ô combien appropriée, nous annonce très clairement le ton du film à venir. Multipliant les mises en abyme s'emboîtant les unes dans les autres avec la candeur d'un étudiant qui vient d'apprendre le sens du terme « réflexivité », cette introduction nous rappelle qu'un Scream aspire à nous surprendre mentalement tout autant sinon plus qu'à nous faire sursauter physiquement : le suspense, ici, c'est de voir si le trompe-l'esprit tiendra la route, s'il sera assez compliqué pour nous happer dans les méandres de sa logique sans se découdre sous nos yeux. Évidemment, cette petite plaisanterie n'est pas à l'abri du recyclage d'idées : mais l'idée, c'est justement qu'un tueur a décidé d'orchestrer son propre petit remake des événements du premier film. S'agit-il d'une habile manière de se plagier soi-même, d'un tour de passe-passe servant à justifier un manque d'inspiration?

À un certain point durant le visionnement du film, on cesse de se poser ces questions pour se laisser tout bonnement prendre au jeu. L'important, au fond, ce n'est pas tant que le film soit bon ou non; ce qui compte vraiment, c'est que ce quatrième volet de la franchise réponde à des attentes bien précises, établies il y a de cela quinze ans par le premier Scream. Et, à cet égard, il faut bien reconnaître que cette suite dont personne n'espérait grand chose réussit enfin là où les volumes deux et trois de la populaire série de suspenses d'horreur avaient échoué. Multipliant les clins d'oeil, les références et les irrévérences, le plus récent Wes Craven comprend parfaitement à quel public il s'adresse et s'affaire à le satisfaire d'une manière, certes, prévisible, mais somme toute assez ingénieuse : ce n'est bien entendu rien de plus qu'un slasher débile, mais c'est un slasher débile qui s'assume et s'amuse aux dépens de ses propres limites. Après le pénible My Soul to Take, dépourvu du moindre indice de créativité, voilà un retournement de situation qui a tout pour surprendre… de la part d'un cinéaste que l'on croyait au bout du rouleau.

Lorsqu'on l'avait abandonnée au début du millénaire, la série des Scream ne faisait pas seulement du surplace : elle s'autodigérait, s'abandonnant à ses élans masturbatoires avec une autosuffisance qui ne pouvait divertir que le plus fini des fans finis. Si le deuxième Scream était articulé autour d'un « principe » fondamental du genre, c'est-à-dire « la suite », le troisième semblait pour sa part avoir été rabouté à partir de tous les trucs qui traînent généralement dans un grand studio hollywoodien : des décors de décors de films, de mauvaises actrices capables de jouer leur propre rôle et Kevin Smith. Trois films en l'espace de cinq ans avaient totalement épuisé les possibilités de la recette, et l'effet de saturation renforçait cette impression qu'il ne restait plus qu'une idée dont pouvait rire la série : sa propre obsession postmoderne pour l'humour référentiel. Scream 3 était la blague dont riait la blague qu'était Scream 3.

Cette fois, Craven et le scénariste Kevin Williamson ont trouvé un véritable sujet d'actualité autour duquel déployer leur arsenal tactique de pirouettes autoréférentielles : le remake, véritable fléau ayant pris d'assaut le cinéma d'horreur américain au cours de la dernière décennie. De cette massive opération de cannibalisme cinématographique, à laquelle Craven lui-même a participé en produisant les versions revues et corrigées de ses célèbres The Last House on the Left et The Hills Have Eyes, le film trouve le moyen de tirer une prémisse amusante qui servira à revisiter certains des meilleurs moments du premier Scream. Toujours, mise en scène et scénarios s'appliquent à évoquer le passé, comptant sur notre familiarité avec le matériel d'origine pour déjouer nos prévisions. Par conséquent, ce ne sont plus les fameux codes du genre qui intéressent le tandem Craven-Williamson : c'est la mémoire du spectateur lui-même qui leur sert de terrain de jeu.

Ainsi, le plein potentiel de cette complicité qu'entretiennent les Scream avec leur auditoire est finalement exploité. Non seulement les protagonistes sont-ils conscients de vivre des événements qui respectent les « règles » du slasher, mais le spectateur sait que lesdites règles ne sont dans un Scream respectées que pour être mieux brisées par la suite. Pareillement, lorsque Scream 4 s'amuse à reprendre des scènes du premier film, il capitalise avec un malin plaisir sur les attentes de l'initié : car ce dernier se doute bien que ces repères ne sont évoqués que pour mieux le surprendre, d'un moment à l'autre, par une entorse à la reproduction. La familiarité devient donc un enjeu de la mise en scène, et la répétition un faux-semblant; si Scream 4 est (de manière indirecte) un remake, c'est un exemple intelligent du phénomène qui emploie le principe de l'imitation pour dynamiser au maximum son système de tension référentielle.

Profitant de l'occasion pour écorcher au passage certaines tendances du cinéma d'horreur contemporain, tel que la torture porn à la sauce Saw, Craven semble vraiment vouloir réclamer son trône avec Scream 4. Insolent, il met en évidence en l'espace de quelques répliques désinvoltes les défauts de la concurrence dans le but avoué de souligner les qualités de son oeuvre. Mais, au-delà des clins d'oeil et des boutades, le cinéaste s'avère effectivement revitalisé à tous les niveaux. Alors que les adolescents de My Soul to Take semblaient absolument anachroniques, ceux de ce nouveau film sont un pur produit de leur époque; et Craven s'amuse par leur entremise à réactualiser son discours sur les banlieues aseptisées d'Amérique au diapason de l'ère Facebook. Le discours social est évidemment simpliste, mais il a cette fois le mérite d'être de son temps. L'important, cependant, c'est que Scream 4 livre la marchandise ludique avec une assurance étonnante, et s'empêtre dans le strict minimum de longueurs en tous genres; c'est une machine bien au point qui sait exactement quoi faire pour nous plaire et ne se gêne pas pour nous en servir des portions doubles.
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Critique publiée le 14 avril 2011.