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Breakfast at Tiffany's (1961)
Blake Edwards

Pour donner un nom au chat

Par Clara Ortiz Marier
Peu importe la cause ou les circonstances, il nous arrive tous d'avoir le moral à zéro, de ne pas réussir à voir le bon côté des choses et de laisser le spleen ou l'angoisse nous embrouiller l'esprit. À chacun sa déprime et sa manière de la conjurer. Pour Holly Golightly, la solution se trouve devant les vitrines de Tiffany & Co, célèbre bijouterie newyorkaise de la 5e Avenue. Mais lorsque Holly saute dans un taxi pour filer jusque chez Tiffany, ce n'est pas simplement parce qu'elle a les bleus. Les « mean reds », voilà qui est bien pire : ce sentiment horrible qui nous assaille et dont on ignore l'objet, l'angoisse qui, à chaque fois, pousse Holly à se réfugier devant Tiffany's, seul endroit susceptible de la rassurer. C'est cette peur qui l'aura poussée à fuir sans cesse, à la recherche d'une autre vie, d'une autre identité. Autrefois Lula Mae Barnes originaire du Texas, Holly Golightly réinvente sa propre histoire et tente tant bien que mal de construire son futur. Pourtant, lorsque Breakfast at Tiffany's s'ouvre sur cette scène maintenant culte à laquelle le titre du film fait référence, on y voit une jeune femme au look raffiné, une bijouterie au petit matin, et New York qui se réveille, mais rien qui ne laisse deviner les sentiments complexes que porte la belle en son coeur. Et c'est bien là la particularité du film qui, tout comme pour son personnage principal, donne bien plus à voir qu'il n'en paraît.

En pensant à Breakfast at Tiffany's, cette silhouette nous vient immédiatement à l'esprit, celle d'Audrey Hepburn, délicate et distinguée dans sa longue robe noire, le charme et l'élégance incarnés. Tantôt cachée derrière ses verres fumés, tantôt munie de ce porte-cigarette démesuré en plein coeur d'une fête mondaine, elle est l'icône emblématique de ce classique du cinéma. Personnage mythique qui, cinquante ans après la sortie du long métrage, continue de marquer l'imaginaire des spectateurs. Breakfast at Tiffany's est  aussi à la base une nouvelle écrite par Truman Capote, publiée en 1958 et adaptée au cinéma trois ans plus tard par nul autre que Blake Edwards. À l'écran, l'histoire est relativement simple : une femme, un homme, deux destins qui se rencontrent. Miss Golightly, jeune habituée de la vie mondaine newyorkaise, est en quête d'un millionnaire à marier. Paul Varkjak (George Peppard), son nouveau voisin du dessus, est un écrivain dont la publication de son seul recueil de nouvelles remonte déjà à quelques années. En s'entraidant entre voisins, Paul et Holly apprennent à se connaitre mutuellement. L'amitié se change tranquillement en intimité. Mais alors que Paul est prêt à faire le grand saut pour être avec Holly, celle-ci cherche encore l'homme riche qui sera en mesure de l'entretenir et reste aveugle à l'amour que lui offre Paul. Dans ses grandes lignes, dépouillée de ses péripéties secondaires, l'histoire semble presque banale. Et pourtant, ce qui semble de prime à bord être une simple histoire d'amour au dénouement incertain se révèle en cours de route une oeuvre subtile, touchante et digne de la notoriété qui l'entoure.

En vérité, l'histoire du film d'Edwards est assez différente de celle de Capote. La nouvelle de ce dernier aura simplement fourni une belle trame de fond à partir de laquelle le réalisateur et son scénariste se seront permis de développer leur propre version, changeant l'époque, adoucissant le langage et remodelant l'intrigue pour la rendre plus grand public et satisfaire certains standards hollywoodiens. Le résultat est plus féminin et édulcoré, l’une des principales raisons étant cette romance liant Paul à Holly qui n'était pas évoquée dans la version de Capote et qui devient un élément central dans sa version cinématographique. En contrepoids à cette romance, on retrouve les éléments comiques propres au style d’Edwards, qui demeurent présents sans être prédominants. D'une part, il y a cette séquence de la soirée mondaine donnée par Holly dans son petit appartement, qui se présente tel un avant-goût de l'humour déjanté et de la frénésie que l'on retrouvera à bien plus grande échelle dans The Party sept ans plus tard. D'autre part, il y a ce M. Yunioshi, personnage souvent critiqué pour son caractère fortement caricatural, voire raciste, mais dont la maladresse loufoque nous fait d'une certaine manière penser à l’indien Hrundi Bakshi (The Party) ou au français Jacques Clouseau (The Pink Panther).

Certes, Breakfast at Tiffany's porte l'étiquette de la comédie romantique. Cependant, Edwards aura bien su doser les genres au sein de ce long métrage. C'est d'ailleurs là où il diffère des opus d'Edwards où Peter Sellers tient la vedette, traitant son sujet avec délicatesse et subtilité, donnant ainsi plus de profondeur à son histoire et à ses personnages, mais aussi en offrant un bel équilibre entre comédie légère, drame et romance. Comment ne pas se réjouir devant cette séquence où Holly et Paul passent une journée ensemble après s'être donné comme objectif de faire uniquement des choses qu'ils n'ont jamais faites auparavant? Comment ne pas se laisser émouvoir par la tendresse et la tristesse qui emplissent les yeux d'Holly à la station d'autobus lorsqu'elle doit faire comprendre à son mari qu'elle ne rentrera pas avec lui? Comment ne pas espérer que notre héroïne entendra enfin raison et réalisera que ce qu'elle cherche désespérément se trouve peut-être juste sous son nez? D'une scène à l'autre, le ton change, ces nuances venant aussi du personnage de Holly. Naïve et désinvolte (à l'image de ce nom fictif), elle est pourtant déterminée, toujours en quête du plus riche célibataire de moins de cinquante ans avec qui elle pourrait éventuellement se marier et se sortir de sa situation précaire. Malgré ses motivations discutables, ce personnage demeure riche de par ses ambivalences, ses questionnements, ses craintes et ses différents visages. Car au final, Holly n'est pas qu'une jeune femme vénale en quête d'un millionnaire à plumer, mais plutôt une simple fille cherchant à donner un sens à sa vie.

Et quelle meilleure manière d'expliquer cette idée qu'en se penchant sur la scène de la première rencontre entre les deux principaux protagonistes alors que Paul, en entrant dans l'appartement de Holly, se fera brusquement accueillir par le chat de cette dernière. Compagnon d'infortune de notre héroïne, ce matou n'a pas de nom. Devant la perplexité de Paul, Holly lui expliquera que le jour où elle trouvera un endroit où vivre sa vie, un endroit qui lui fera le même effet que Tiffany's, alors seulement sera-t-elle prête à défaire ses valises, acheter des meubles et donner un nom au chat. Cette quête de l'endroit parfait où elle se sentirait sereine et chez soi, c'est auprès d'un homme riche qu'elle croit pouvoir le trouver, voilà pourquoi elle s'accroche à cette idée. Ce sont les mean reds et la peur qui la poussent à poursuivre sa quête, ce sentiment de ne pas savoir où elle va, cette nécessité de trouver un but à son existence. Mais en rencontrant Paul, Holly se voit confrontée à une autre peur : celle que l'on ressent lorsqu'on est sur le point de prendre une décision sans savoir si c'est la bonne. Cette petite voix qui dit : « et si j'essayais », qui doit prendre le dessus sur nos craintes, sous peine de réaliser une fois trop tard la valeur de ce qui s'offrait à nous. Pourquoi chercher Tiffany's alors qu'une bague trouvée dans un paquet de Cracker Jack peut faire encore mieux? Pourquoi attendre autant pour donner un nom au chat? Par sa manière d'aborder ces thèmes et ces questionnements, Breakfast at Tiffany's, sous ses allures simplistes, n'est pas qu'un film à l'eau de rose choyé par les jeunes filles sentimentales, mais bien une oeuvre qui mérite son statut de classique, un incontournable qui, dans toute son improbabilité, gagne le coeur du spectateur et fait résonner la corde sensible du romantique en chacun de nous.
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Critique publiée le 28 mars 2011.