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Place Called Los Pereyra, A (2010)
Andrés Livov-Macklin

Dur reflet

Par Mathieu Li-Goyette
Des visages étrangers peuplent les cadres de Bienvenue à Los Pereyra. Non pas étrangers, car venus d’ailleurs, mais bien étrangers de par leur éloignement face au spectateur. Peu de noms sont débités, peu de ces quotidiens sont décortiqués, et peu de personnalités sont percées à jour. Et c’est cette distance, plutôt qu’une affection artificielle que l’on aurait décriée comme voyeuriste compte tenue de la grande idée du film et de sa courte durée, qui fait la force du premier documentaire d’Andrés Livov-Macklin. Délimité  par le territoire du petit village isolé de Los Pereyra, situé dans le nord de l’Argentine, l’oeuvre se penche sur le choc entre deux cultures, l’une rurale et l’autre urbaine, et ne trouve dans cette rencontre qu’une mélancolie impossible à régler : les pauvres dépendent des riches et ces derniers, malgré toutes leurs bonnes intentions, demeurent extérieurs à cette condition prise en pitié. Sorte de grande parabole de l’humanitarisme et à cette tiers-mondisation qui occupe un certain pan des oeuvres de Rocha et de Sissoko, Livov-Macklin arrive de nulle part avec un film sur le regard que l’on porte sur l’autre, sur le paradoxe sempiternel du riche regardant le pauvre.

Car ne nous leurrons pas : si, dès les premiers plans, Bienvenue à Los Pereyra rappelle le documentaire déjà-vu d’exploration ou de rencontres paysannes dans un village quelconque, le sujet qui s’y dissimule surgit dès l’arrivée d’une troupe d’étudiantes de Buenos Aires. Marraines des enfants, on leur paye une école, on leur envoie des fournitures scolaires et des lettres lors des fêtes importantes et, une fois l’an, on leur rend visite, question de voir comment elles se débrouillent, comment c’est la vie lorsqu’on est pauvre. J’en viens à cette conclusion que le film dénonce un certain regard mondain en raison d’une seule et unique coupe survenue à la suite d’une phrase qu’un manipulateur de l’image aurait sans doute amputée de sa version bien à lui du réel.

Les étudiantes observent un vieil homme dépecer un animal. Alors que l’une d’entre elles souhaite voir le coeur, sa collègue lui répond : « c’est ce que ton père opère ». Manipulation ou non, elles sont casées, identifiées comme riches, comme filles d’un chirurgien cardiaque de la capitale, des filles à papa envoyés là-bas pour voir « c’est quoi la vie ». Et si l’épilogue nous annonce qu’elles ne sont pas revenues depuis, c’est à l’hypocrisie des adolescentes qu’on en voudra : quelques minutes plus tôt, elles pleuraient en quittant les enfants de Los Pereyra. Elles y allaient même d’une photo prise à l’aide d’un appareil dernier cri, vautrées dans leurs camionnettes comme des touristes au safari. Ainsi, on donnerait à plus pauvre pour se sentir riche, mais aussi pour se déculpabiliser d’une richesse dite «  ingrate ».

Le voilà, le secret bien gardé de Los Pereyra, métaphore de tout un élitisme moderne plus gris qu’il est noir ou blanc. Pour y arriver, Livov-Macklin a cependant pris un chemin tortueux et il faudrait croire que le jeune réalisateur saura devenir un dialecticien capable de rendre en images un concept d’une manière plus fluide, d’user du montage pour faire durer les plans plutôt que pour les couper, de restreindre son sujet à des moments plutôt qu’à de larges panoramas. En ce sens, il s’approcherait de ce que Sylvain L’Espérance est parvenu à concevoir : un état du monde, une anthropologie de la mondialisation où l’esthétique resserre les noeds. Ici, elle les lousse et s’adonne à des choix hasardeux - les fondus douteux et la prise de son trop amateur sont tous juste rattrapés par quelques plans magnifiques.

Peut-être aussi qu’Andrés Livov-Macklin ne fait pas encore confiance à la réalité filmée. Malgré les grandes qualités de ce premier opus, peu de moments, sinon la finale, traversent l’écran, nous approchent d’une impression que l’on aurait sentie par l’épreuve du temps et par la texture des lieux. Une certaine rugosité qui aurait gagnée à être mise en opposition aux « touristes » de Los Pereyra. Il n’aurait pas été question d’un manichéisme de bas étages, mais bien d’une signification profonde, d’une transpiration venant de ces belles images, d’une vérité moins artificielle et plus près de ses inspirations (les maîtres Philibert, Perrault et Rouch) qui, eux, tentaient de capter autant que possible les moindres faits et gestes des sujets filmés. Ils y tenaient, espéraient en capturer un quelque chose et que le spectateur, toujours plus intelligent qu’on le croirait en fignolant le film, résoudrait lui-même l’équation pêlemêle qui lui est soumise.

Oeuvre audacieuse, incontournable de par l’originalité de son sujet, on regrette seulement qu’elle n’ait pas été plus aboutie. Car en prônant ce détachement, le cinéaste prend à moitié le camp des étudiantes, ne s’implique qu’en surface dans un sujet qu’il aurait pu dénoncer, caméra au poing. Certes, la ligne aurait été mince entre la politique et le passage au ridicule, car n’oublions pas que derrière cette aide humanitaire ne se cache rien de fondamentalement mauvais, mais seulement des arrière-pensées, intraitables, toujours présentes, chez vous (qui devez bien avoir accès à Internet) comme chez moi, et qui nous placent dans le même bateau que ces étudiantes. La question n’étant pas de savoir où sont les coupables, mais bien de réfléchir à cette question, sur cette culpabilité latente chez l’individu aidant son prochain, sur le profond enracinement moral, presque religieux, qui nous possède. Miroir tendu au spectateur, celui de Bienvenue à Los Pereyra ne ment pas comme celui de la vilaine marraine, mais préfère plutôt se taire. Dommage, car pour le premier venu, le miroir en est un parmi tant d’autres puisque de sa magie, il nous n’en dit rien.
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Critique publiée le 16 mars 2011.