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French Kiss (2011)
Sylvain Archambault

Vrais mensonges

Par Jean-François Vandeuren
Il est tout de même étrange que Sylvain Archambault soit actuellement le cinéaste le plus actif au Québec, le présent French Kiss marquant sa troisième contribution à notre cinéma national en un peu moins d’un an et demi. D’un autre côté, un tel constat s’avère tout ce qu’il y a de plus logique. Car même si le fruit de ses efforts n’aura pas été particulièrement concluant jusqu’à maintenant, Archambault demeure visiblement un exécutant capable de travailler rapidement et de convaincre les têtes d’affiche les plus en vue de notre milieu artistique de participer à ses projets. Bref, un employé modèle dans un système de production et de distribution comme celui de la belle province. Si le réalisateur aura su se relever après le lamentable Pour toujours les Canadiens grâce au populaire Piché: entre ciel et terre, voilà que ce dernier rate une belle occasion de se faire valoir en nous livrant un French Kiss complètement dénué de passion, de sens comique et d’élans créatifs. Une comédie romantique fade, comme il s’en produit des dizaines chaque année, se complaisant sans retenue dans une guimauve si épaisse qu’elle en devient vite indigeste. Nous assisterons cette fois-ci à la naissance de la relation entre Juliette (Céline Bonnier), une jolie et timide bibliothécaire, et Fred (Claude Legault), un homme d’affaires prospère et on ne peut plus ordinaire. Ce dernier sera attiré par Juliette dès le premier regard qu’il jettera sur elle et prétendra dès lors être ce vieil ami du collège avec qui elle l’aura confondu. Les mensonges s’accumuleront évidemment à mesure qu’évoluera leur idylle, eux qui auraient normalement dû mener à des conséquences ô combien touchantes et/ou hilarantes. Mais tout cela n’est bien entendu que pure spéculation…

La toute première séquence de French Kiss, au cours de laquelle le personnage interprété par Claude Legault décrira en voix off ce que le propriétaire du commerce où il achète son journal tous les matins aime par-dessus tout dans la vie, ne sera évidemment d’aucun secours pour mettre le spectateur en confiance. Même que cette énième falsification de l’un des traits les plus facilement reconnaissables du Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet ne fait malheureusement que mettre la table pour la suite de ce piètre spectacle, dans lequel la majorité des éléments comiques seront livrés d’une manière extrêmement maladroite tandis que nous aurons du mal à imaginer des situations dramatiques plus désoeuvrées et inefficaces. Il faut dire que s’il y a un genre cinématographique beaucoup plus reconnu pour son obstination à faire du surplace que sa capacité à se renouveler, c’est bien la comédie romantique. Mais même au coeur d’un domaine aussi peu inventif, il arrive à l’occasion qu’un artiste signe une oeuvre qui, sans nécessairement chercher à faire fi des caractéristiques les plus typées du genre, réussit à se démarquer du lot et à rejoindre un bassin de cinéphiles s’étendant bien au-delà de son public de prédilection. C’est là le strict minimum auquel nous étions en droit de nous attendre de French Kiss, lequel ne se contente malheureusement que de suivre un schéma prédéterminé sans que le coeur ne semble jamais avoir été mis à l’ouvrage. Le scénario de José Fréchette tente ainsi de se jouer de ses personnages en entretenant comme il peut cette douce ironie dramatique, mais sans jamais être en mesure d’en extraire quelque chose de moindrement stimulant, cherchant désespérément un subterfuge narratif, mais en répétant continuellement les mêmes stratagèmes.

C’est à croire que la scénariste aura réalisé en cours d’écriture que sa prémisse n’était peut-être pas assez consistante pour en tirer un long métrage. Le récit de José Fréchette - qui avait pourtant été à l’origine de productions particulièrement fascinantes au début des années 90 - paraît ainsi aussi mince qu’une feuille de papier, son instigatrice ayant visiblement éprouvé toutes les misères du monde à faire progresser celui-ci avant de se résoudre à colmater les brèches en étirant tout simplement la sauce. Car il est visiblement question ici de paresse créatrice beaucoup plus que d’économie de moyens. Les mêmes lieux sont visités à tour de rôle jusqu’au point où leur utilisation finit par ne plus faire aucun sens. Le développement des personnages, notamment en ce qui a trait à leurs occupations, ne se limite, par exemple, qu’à assoir un individu sur une chaise devant un ordinateur pour en faire un homme d’affaires. Mais Fréchette a également tendance à un peu trop forcer la note. Un constat se reflétant principalement dans la caractérisation de Juliette, qui se révèle une véritable caricature de ce type de personnages féminins : jolie, rêveuse, un peu maladroite, aimant les chorales d’enfants et n’hésitant pas à ignorer ses allergies pour passer ses vendredis soir dans une animalerie plutôt que de donner une véritable chance à l’amour. Il faut dire que la scénariste n’est pas aidée non plus par le travail d’un Sylvain Archambault refusant catégoriquement de prendre le moindre risque derrière la caméra. Un problème qui persiste d’ailleurs d’un film à l’autre dans le cas du réalisateur québécois alors que ce dernier ne s’est pas encore complètement défait de ses méthodes davantage associées au médium télévisuel.

Il aurait été en soi beaucoup plus logique de voir French Kiss être produit sous la forme d’une série web, et ce, autant de par la nature de son sujet que sa facture visuelle qui ne semble aucunement destinée au grand écran, laquelle mise sur des effets de style d’autant plus dépassés ne produisant jamais les effets (comiques) escomptés. Le film de Sylvain Archambault rejoint ainsi le nombre incalculable d’opus complètement inutiles ayant été réalisés pour le compte du genre, lui qui, comme la plupart de ses prédécesseurs, rate une chance en or de tirer son épingle du jeu en ne faisant preuve d’aucun enthousiasme dans son exécution. L’histoire de French Kiss en est ainsi une de gaspillage de talent. Claude Legault, Céline Bonnier et Didier Lucien (qui incarne ici le meilleur ami de Fred) réussissent, certes, à se tirer d’affaires dans de telles circonstances, mais sans jamais avoir l’opportunité de mettre en valeur toutes les aptitudes que nous leur connaissons. La scénariste cherchera bien à ajouter un peu plus de profondeur à l’essai en insistant de façon outrancière sur ses références à l’histoire de Pinocchio afin d’appuyer le thème principal de son scénario, lequel tourne évidemment autour de la relation entre l’amour et le mensonge. Une initiative qui ne change toutefois rien au fait que pratiquement toutes les facettes du présent exercice furent exécutées sans la moindre finesse, de la bande originale mièvre au possible de Michel Corriveau aux dialogues on ne peut plus sirupeux de Fréchette en passant par un montage utilisant le flashback et la répétition d’une manière particulièrement abusive. Oui, nous aurions pu nous attendre à un résultat beaucoup plus séduisant dans le cas de French Kiss, mais un tel dérapage n’a néanmoins rien de vraiment surprenant.
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Critique publiée le 13 mars 2011.