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Funkytown (2011)
Daniel Roby

Politique en polyester

Par Mathieu Li-Goyette
Terminé en 2009, distribué en 2011, mettant en vedette Patrick Huard (qui, en bon Québécois, a le « star power dans le tapis ») et Justin Chatwin (les plus courageux reconnaîtront le Sangoku de Dragonball: Evolution), réalisé par un Daniel Roby (peu) connu que pour un Peau blanche en 2004, et scénarisé par Steve Galluccio (dont on ne s’attendait pas à un tel retour suite à son Mambo italiano), Funkytown a tout de ces projets bizarroïdes, de ces productions dont la bande-annonce semble plus intéressante que le produit fini. Or, s’il ne réinvente rien et qu’il se met les pieds dans les plats à plus d’une reprise, l’oeuvre n’est pas le fiasco que l’on avait d’abord redouté. Et c'est tant mieux…

Tant mieux, car nous parlons ici d’une oeuvre d’une ambition démesurée, s’étalant sur plusieurs années, se voulant autant un film choral qu’un film somme sur les gloires et les espoirs perdus d’un Montréal trop enorgueilli par ses récents Jeux olympiques et par son statut, apparemment, de plaque tournante du disco. L’ambition dans un film québécois brillait autrefois par son absence ou sa prétention. Concours de danse, jeux télévisés, la métropole croule ici sous les déhanchements et ces « vieux tubes » réinterprétés - question de faire local et moins coûteux - par des artistes de chez nous. De Florence K. à Marilou, Funkytown remplace les Bee Gees par des réinterprétations qui sonnent bien, mais sans plus; pour un film disco, on voit déjà les limites de l’ambition. Néanmoins, Roby remporte le pari d’allier deux genres, deux films dominant dès les premières scènes les aspirations du nouveau venu. En effet, entre le Boogie Nights de P.T. Anderson et le Saturday Night Fever de John Badham, Funkytown se penche à la fois sur les nababs de l’image disco, sur un animateur de la radio et de la télévision en vogue (Patrick Huard se glissant dans la peau d’Alain Montpetit, ici renommé Bastien) et sur les balbutiements d’un jeune danseur (Justin Chatwin, alias Tino), homosexuel refoulé, fils d’immigrés italiens et copie conforme du personnage interprété par John Travolta dans le film de 1977.

Tout cela n’est pas si grave, car l’ambition de Roby se double d’un talent certain pour la mise en scène, sans gaffes, sinon coupable de quelques facilités, de quelques plans-séquences abusant de ses propres moyens, et d’interprétations odieusement inégales. Huard, s’il s’en tire plutôt bien, gobe le film, ne laissant rien à Chatwin, acteur atroce et fui autant par le charisme que par le talent. Autrement, Raymond Bouchard interprète Gilles, père anglicisé et rongé par l’avarice, tandis que son fils Daniel (François Létourneau, le plus brillant du film) épate dans un microrécit portant sur l’ascension à la vie adulte, et que Paul Doucet brille d’excentricité dans le rôle d’un caïd gai inspiré de la vie de Douglas Léopold. La liste de comédiens et figures connues occuperait encore bien des lignes, à un point tel que nous la laisserons aux synopsis et autres descriptifs. Ce que nous voulons savoir à ce sujet, nous le savons déjà, le battage publicitaire entourant Funkytown s’en étant chargé bien avant ce texte.

Pour revenir à nos moutons, il est question ici de montrer l’échec d’un Québec à la veille de son premier référendum sur la souveraineté et de discourir sur l’hybridation d’une nation américanisée et anglicisée où l’on essaie d’être au lieu d’être tout simplement. Derrière ces parures, chacun des personnages verra ses faiblesses être dévoilées au grand jour, sera abattu par elle tandis que le destin se chargera du reste. Fidèle à la structure des films choraux où les lubies se concrétisent ou s’éteignent sous nos yeux, tout le monde se croisera régulièrement, excepté Huard et Chatwin, opposés actanciels d’un récit dont le résumé tiendrait dans la somme séparant les deux hommes. Film bilingue comme il est de plus en plus populaire d’en tourner, Funkytown obéit sagement à sa prémisse et n’y déroge pas, sans quoi la toile des actions se serait empêtrée et aurait retardé ce qui, au demeurant, dure tout de même 140 minutes. Pour voir des gens vides de sens s’envoyer en l’air et danser sur des airs trafiqués, le périple est long, bien long - l’unique chorégraphie du film, à ce titre, ne l’écourtera pas.

Pourtant, on y décèlera la volonté d’une génération de se défaire de la précédente, de l’exclure de ses plans d’avenir. La question, étant sans cesse « a-t-elle les moyens d’y arriver? », dynamisera les scènes les plus intéressantes : le conflit entre Daniel et son père, la séparation d’une jeune modèle de son amant Bastien. Tandis que l’argent mène le monde et que le disco donne le tempo, ce n’est ni plus ni moins qu’une lutte de pouvoir pour la célébrité et les femmes qui se jouera tout au long du récit. Chacun espère tirer son épingle du jeu dans le grand plateau qu’est ce Montréal « newyorkisé » : on est prétentieux, on est beau, on s’habille serré et, par-dessus tout, on poignarde notre voisin dans le dos dès qu’on en a l’occasion. Une idée efficace, mais malheureusement calquée sur l’ensemble des personnages, ne laissant à Funkytown aucune trace d’humanité. C’est de la politique en plastique, bon marché et à la chaîne.

On ne s’étonnera finalement pas de lire cette petite note au générique : « merci à tous ceux ayant participé au tournage et dont les scènes ont été coupées ». Car heureusement pour nous, Funkytown a des airs de « film de trois heures ». Derrière l’ambition mal calculée de Roby, on verrait cette curieuse ironie du sort qu’est celle d’un cinéaste voulant décidément se détacher d’une ancienne génération se pointer le bout du nez, reléguer le débat nationaliste à l’Histoire en l’écartant définitivement de son sujet. Jamais, malgré ses références maladroites, Funkytown ne pourrait être qualifié de « film politique ». Dommage, puisque cette épithète, il la désirait obstinément. Laissant pourrir ou mourir l’arrière-garde dans le climat vicié des années 70, celui des années 80 garde de petits espoirs pour son quotidien. Preuve en est, Daniel, seul indemne au bout du parcours, préférera quitter le pays plutôt que de rebâtir la gloire passée. Laissant tomber le flambeau, la dernière séquence en dirait beaucoup sur l’état actuel du cinéma québécois, voire de sa politique provinciale. Blasé, à bout de souffle, maintenu dans l’ombre de ses réussites et de ses défaites passées, le futur n’est pas tant noir, gris ou blanc que totalement absent, résonnant entre les murs troués d’un imaginaire collectif abattu par la perte de repères, son lent, mais certain, glissement vers les États-Unis (Funkytown n’est qu’un symptôme sympathique parmi tant d’autres), synonyme de profits et de prix. Reste alors à savoir quelles priorités intéresseront nos cinéastes de demain. Pour Roby, le message est clair : « Montréal, ville du monde » - encore une fois, de l’ambition mal calculée.
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Critique publiée le 28 janvier 2011.