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Repulsion (1965)
Roman Polanski

Poupée de cire...

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Livide, le regard vide, Catherine Deneuve traverse le Repulsion de Roman Polanski à la manière d'un gracieux spectre exsangue - objet des regards et des désirs masculins, mais d'emblée détachée de leur monde et de ses préoccupations charnelles. Rarement l'érotisme aura-t-il été si froid, si désincarné, à l'écran que dans le premier film tourné en anglais par le cinéaste polonais. Car si l'actrice française, d'une beauté hypnotique, fuit le désir, elle demeure prisonnière des regards, plus particulièrement de celui que pose sur elle une caméra obnubilée par sa présence fantomatique. Insidieusement, puis de plus en plus violemment, la tension sexuelle s'impose tandis que son corps évanescent se désiste. Sans jamais la perdre de vue, mais sans non plus arriver à percer son intimité, le film tente peine perdue d'effectuer une plongée dans sa psyché torturée. Car Polanski, qui n'est pas dupe, saisit surtout de la folie son profond mystère. Multipliant les interprétations possibles et les projections oniriques tout en resserrant l'espace jusqu'à ce que son film se transforme en asphyxiant huis clos, il propose du phénomène non pas une naïve cartographie explicative, mais plutôt une troublante représentation cinématographique. Repulsion est donc d'autant plus éprouvant qu'il est ouvert, terrifiant parce qu'incertain. Sa seule certitude, persistante, est qu'il n'existe aucune certitude.

Polanski ne limite donc son discours ni aux confins de la psychanalyse ni à un possible lien subconscient entre le sexe et la mort; il laisse les hypothèses s'insinuer dans son délire, accumule les explications pour qu'aucune ne domine. Il ne se désigne d'aucun autre titre que celui de cinéaste, c'est-à-dire qu'il ne prétend jamais être plus qu'un créateur d'images à son image. Voilà qui, en retour, lui permet d'explorer sans aucune concession ses obsessions. Polanski laisse libre cours à ses visions, plonge dans l'obscur tourment de son esprit, et émerge à l'issue de ce périple mental avec la matérialisation saisissante de ses craintes les plus intimes. S'il expulse tout réalisme de Repulsion, c'est que l’oeuvre ne détient aucune « vérité ». Le film n'est, d'un bout à l'autre, qu'imaginaire à ciel ouvert. D'où ce formalisme sans complexes, ce goût prononcé pour le tour de force visuel, plaçant Polanski parmi les grands stylistes du septième art dès ses premières oeuvres. Assumant pleinement la dimension plastique de son médium d'expression, le cinéaste considère tout en des termes esthétiques : à commencer par sa vedette, sa poupée de cire, qui devient un écran blanc sur lequel il peut projeter à sa guise ses hallucinations. Polanski aime l'effet de la lumière sur ce visage, le caresse de ses jeux d'ombres, et l'utilise tel le peintre son canevas.

Inaccessible, Deneuve le restera tout au long du film; car si Polanski l'observe attentivement, pour ne pas dire obsessionnellement, jamais il ne l'explique et jamais il ne cherchera non plus à justifier les actes qu'elle commettra finalement. À première vue, cette incompréhension peut paraître paradoxale; la trame narrative de Repulsion étant réduite au strict minimum, le film constitue à n'en pas douter une « étude de personnage » en ce sens où il se consacre tout entier à l'intériorité de son principal protagoniste. Mais le contact espéré ne se concrétise jamais. Carol est une rêveuse, perdue dans ses pensées, qui n'arrivera jamais à communiquer avec le monde extérieur - qui, réciproquement, ne saisira jamais la nature de son trouble. Lorsque les voisins pénètrent enfin dans l'appartement où elle s'est enfermée, se massant autour de son corps frêle étendu sur le sol, ils ne peuvent qu'envahir un espace intime déjà réduit au néant : leurs visages grotesques forment une étouffante fresque humaine, motif visuel cher à l'auteur que l'on reverra trois ans plus tard dans Rosemary's Baby et qui, dans Le locataire de 1976, culminera en un spectaculaire cauchemar cinématographique. L'individu implose, se décompose de l'intérieur en même temps qu'il est écrasé par les autres, figures étrangères et dérangeantes imposant leurs jugements, leurs systèmes où simplement leur désir sexuel.

Horreur des foules, horreur de la solitude : on en vient à se demander ce qui, chez Polanski, n'est pas source d'un indicible malaise. Si bien que ses oeuvres, même celles dans la veine de Chinatown ou de The Ghost Writer qui cachent ces fixations derrière un certain classicisme (tant au niveau de la forme que du scénario), sont essentiellement de précises cacophonies où tout évoque la mort et l'aliénation. À l'image de sa bande son qui se concentre sur des éléments précis, évacuant fréquemment l'environnement au profit d'un vide inquiétant, Repulsion tend à se replier perversement sur ses fascinations morbides, se laissant envoûter par son propre climat nauséeux. Séduit par sa démence, par son esthétique léchée de l'égarement, le cinéaste polonais signe un film profondément malsain, d'autant plus pernicieux qu'il accepte délibérément de s'égarer dans les méandres du labyrinthe qu'il construit. Mais c'est justement le côté sordide très assumé de ce poison en noir et blanc qui en fait un thriller si puissant, si absorbant, à la fois invitant et repoussant. De cette tension naît l'indéniable force d'attraction de cette oeuvre de jeunesse parfaitement achevée, où déjà Polanski nous apparaît comme un auteur confirmé, au style abouti; celui-là même qui, dans les années à venir, allait prendre d'assaut Hollywood sans compromettre sa vision artistique pourtant marginale.
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Critique publiée le 26 janvier 2011.