VOL. 5 NO. 21-22
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Lucky Luke (2009)
James Huth

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Par Jean-François Vandeuren
Après autant de tentatives infructueuses, la question se pose à savoir si une adaptation de l’oeuvre du bédéiste français René Goscinny est réellement possible en marge des assises du cinéma d’animation. Ce qui était toutefois clair après le soporifique Astérix et Obélix contre César de Claude Zidi et l’insupportable Iznogoud de Patrick Braoudé, c’est que le problème dans ce cas-ci ne se situe pas tant au niveau de l’action (comme cela aurait été le cas pour une histoire de super-héros) que celui du ton. Un problème qu’aura su éviter Alain Chabat en décidant de n’en faire qu’à sa tête, ne respectant l’oeuvre originale que sur une base théorique en l’adaptant à son propre humour déjanté pour finir par nous servir le sensationnel Mission Cléôpâtre de 2002. Nous pouvions nous montrer tout aussi optimistes face à ce Lucky Luke, deuxième collaboration entre Jean Dujardin et le réalisateur James Huth après le raté, mais étrangement sympathique, Brice de Nice de 2005. Nous ferons d’abord la connaissance du tireur le plus rapide de l’Ouest alors que celui-ci n’est encore qu’un gamin. Par une journée tout ce qu’il y a de plus ordinaire, le jeune John Luke verra ses deux géniteurs être froidement abattus par le gang des tricheurs. Plusieurs années plus tard, le cowboy solitaire se verra confier la tâche de vider Daisy Town de tous ses malfrats en vue de l’inauguration d’une importante ligne de chemin de fer à laquelle doit assister le président des États-Unis. S’autoproclamant shérif des lieux, Lucky Luke sera vite confronté à la bande de Pat Poker (Daniel Prévost) - qu'il découvrira responsable de la mort de ses parents. Une révélation qui mènera à un duel au cours duquel Luke tuera un homme pour la toute première fois. Traumatisé, ce dernier accrochera son colt et tentera de refaire sa vie en tant que fermier. Évidemment, tout ne se passera pas exactement comme prévu…
 
Il ressort, certes, du présent exercice un réel désir de rendre justice au célèbre personnage de Morris et Goscinny et à son univers. Nous ne pouvons d’ailleurs aucunement accuser James Huth et sa coscénariste Sonja Shillito de ne pas avoir cherché à trouver un juste milieu entre une démarche visuelle et narrative se rapprochant davantage de celle du western traditionnel et celle que nous associons ordinairement à une facture typiquement « bédéesque ». Évidemment, les qualités plastiques de ce Lucky Luke version 2009 se situent principalement au niveau des décors et des costumes, où l’équipe de Huth sera parvenue à marier d’une manière étonnamment habile une palette de couleurs assez vives aux traits d’un environnement pourtant tout ce qu’il y a de plus déglingué. Cet amour pour la bande dessinée se fait également ressentir au niveau du choix et de la composition des différents personnages, allant ici de Billy the Kid (Michaël Youn) à Calamity Jane (Sylvie Testud) en passant par un Jesse James (Melvil Poupaud) littéralement obsédé par l’oeuvre de William Shakespeare. Il ne manque en soi que Rantanplan et les frères Dalton - que l’on a sûrement gardés en réserve pour une éventuelle suite - pour compléter ce joli portrait de famille alors que Huth et Shillito se seront même permis de donner un droit de parole à ce bon vieux Jolly Jumper. Les amateurs de longue date tout comme les non-initiés sauront donc immédiatement à quoi s’en tenir. Mais si nous pouvons saluer un tel souci d’authenticité face à l’oeuvre originale, celui-ci a toutefois tendance à devenir quelque peu problématique dans le cas présent alors qu’il finit par donner lieu à bon nombre d’excès, mais à l’intérieur d’un cadre dramatique beaucoup trop rigide. Ainsi, ce qui pouvait être d’un ennui mortel dans Astérix et Obélix contre César se révèle parfois particulièrement irritant dans le film de James Huth.
 
Le récit de Huth et Shillito s’obstine d’ailleurs à ne jamais aller au-delà de ses propres frontières, faisant de Lucky Luke une expérience cinématographique dont l’évolution semble la plupart du temps forcée et irréfléchie. Le duo use ainsi de stratagèmes scénaristiques peu inspirés pour tenter de maintenir le cap tout au long de cette aventure malheureusement sans intérêt - on pense, entre autres, à ces constants retours en arrière devant ajouter une certaine profondeur psychologique à une intrigue qui n’en avait pas nécessairement besoin a priori. À cet effet, on aurait aussi pu faire franchement mieux que le cas typique des parents assassinés. Mais le principal problème de Lucky Luke se situe au niveau de l’intonation alors que l’effort - dans ses péripéties comme dans ses interactions - sonne parfois terriblement faux. Le tout est évidemment dû à la piètre qualité des dialogues, lesquels sont débités d’une manière si exagérée par certains interprètes que c’est à peine si nous ne pouvons pas voir les bulles flotter au-dessus de la tête de ces derniers. Un manque de rigueur pour le moins accablant que nous retrouvons également dans la façon dont les deux auteurs cherchent désespérément à rendre chaque situation comique ou spectaculaire, mais en insistant tellement sur le gag ou la prouesse de leur héros qu’ils finissent inévitablement par produire l’effet contraire. Néanmoins, d’un point de vue strictement visuel, le réalisateur aura su rendre un hommage assez senti au western spaghetti en en recréant habilement l’univers sale et suffocant, en plus de proposer quelques trouvailles esthétiques particulièrement impressionnantes. Dommage qu’une telle mise en scène tourne à la catastrophe à chaque fois que l’un des personnages ouvre la bouche. Des cadrages statiques possédant à peine le relief d’une case de bande dessinée s’enchaînent alors par l’entremise d’un montage déficient, déjà largement responsable du rythme saccadé affligeant la totalité de l’effort.
 
Et ça, c’est lorsque le film ne cherche pas à étirer inutilement en longueur une séquence en amenant certaines idées plus loin que ce qui est réellement nécessaire sans forcément leur apporter quoi que ce soit. Il faut dire que Lucky Luke souffre d’une inefficacité pour le moins désolante, et ce, autant sur le plan humoristique que dramatique. Comme si trop convaincu de la pertinence de ses propres atouts, le duo signe un récit d’une grande puérilité, tandis que la surprenante réalisation de Huth finit par être trahie par l’essence d’une création que le cinéaste n’arrive tout simplement pas à adapter à son médium. De leur côté, les différents comédiens ayant accepté de participer au projet se tire somme toute assez bien d’affaire malgré plusieurs scènes de cabotinage à la limite du supportable, en particulier un Jean Dujardin toujours aussi savoureux dans le rôle de ce jeune bambin jouant au cowboy déguisé en tireur surdoué. Dommage, car tous les éléments étaient bel et bien en place pour faire de cette entreprise une franche réussite. Ce qui aura miné la production, au fond, c’est le manque d’assurance et de liberté dont auront fait preuve les deux auteurs durant l’élaboration de leur scénario. Il s’agit pourtant du genre de risques qui se sont avérés payants au cours des dernières années - on a qu’à penser aux deux délirants épisodes de la nouvelle mouture d’OSS 117. Mais ici, nous n’avons affaire qu’à un exercice cinématographique bénéficiant de moyens de production plus qu’impressionnants, mais qui ne s’assume jamais comme tel, nous guidant sans intuition et sans imagination dans les méandres d’une intrigue répétitive et tout ce qu’il y a de plus prévisible. Ainsi, contrairement à son principal antagoniste, le film de Huth n’a finalement que très peu de tours dans son sac. Le réalisateur Philippe Haïm avait évidemment fait bien pire en 2004 avec Les Dalton… Quoique…
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Critique publiée le 3 février 2010.