VOL. 5 NO. 21-22
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Danse - Le ballet de l'Opéra de Paris, La (2009)
Frederick Wiseman

De la répétition jusqu'à la scène

Par Maxime Monast
En parlant des danseurs, Michel Béjart aurait déjà dit qu’ils doivent être « mi-nonnes, mi-boxeurs ». Un exploit que ne peuvent accomplir tous les mortels. On leur demande d’exposer une sensibilité et une finesse exemplaire avec une force inimaginable. Un vrai dilemme corporel. De plus, il est vrai que ces artisans doivent conditionner et transformer leur corps au bénéfice de ce moyen d’expression. Lorsque l’on est danseur, notre vie s’y limite. Elle nous consume et affecte les aspects de notre être. Ce genre d’affirmations est aussi valable pour plusieurs domaines d’activités. La plupart des arts qui demandent tant d’investissement de la part de leurs créatures ne sont pas de simples passe-temps. La discipline se retrouve au coeur de leur pratique, une caractéristique primant particulièrement dans la danse.

Dans le septième art, une oeuvre sur la danse peut s’avérer problématique. Depuis longtemps, nous sommes servis de longs métrages ayant pour sujet les difficultés et la misère affligeant ses artisans. Des films de fiction comme The Company de Robert Altman, The Red Shoes de Michael Powell et Emeric Pressburger, Center Stage de Nicholas Hytner et Black Swan de Darren Aronofsky propagent cette mentalité depuis des années. La souffrance et la torture pour l’infime chance d’accéder à la gloire sont les maximes générées par de tels efforts. Il faut comprendre que, comme dans toute discipline, une certaine rigueur est nécessaire. Par contre, ce n’est pas l’unique destinée d’un danseur. Comme nous l’avons mentionné plus haut, ces derniers vivent pour la danse. Ils aiment ce qu’ils font. Les hauts sont plus nombreux que les bas dans la vie de tels individus. Du classique au contemporain, de la création à l’interprétation, la danse est plus positive que négative. Le problème se situe plutôt dans la vision unidimensionnelle que nous sert l’objet cinématographique en transformant notre vision de cet art. L’essence du rythme et la beauté des mouvements ont été remplacées dans notre esprit par ces images de déchéance. La danse - Le ballet de l’Opéra de Paris de Frederick Wiseman transcende ces stéréotypes pour nous offrir une vision plus claire et naturelle.

Durant plusieurs mois, le documentariste américain suivit la création, les répétitions, les entraînements, l’administration et les spectacles du ballet de l’Opéra national de Paris. Sa caméra est souvent pointée sur les danseurs. Il utilise leur entraînement comme ancrage pour son film. Sa caméra, et ultimement son opinion, demeure toutefois observatrice. Wiseman est silencieux face aux actions se déroulant devant lui. Ce geste cinématographique est aussi perceptible dans d’autres facettes du fonctionnement de cette institution prestigieuse. En coulisse, les différents artisans responsables de la conception des ballets sont à l’oeuvre. Souvent silencieux, ils travaillent en harmonie avec les danseurs afin de livrer au public un spectacle digne de leur réputation. Nous y voyons, entre autres, des costumières, des maçons et des techniciens à la régie. Ils forment des composantes essentielles de cette expression de grâce et de beauté. Dans les bureaux, c’est la préparation et l’organisation des spectacles à venir. Comme personnage marquant, nous y côtoyons Brigitte Lefèvre. Directrice artistique du Ballet depuis 1995, elle est présentée comme une figure sympathique dans la hiérarchie de cette institution. Mais sa réussite est due à son entraînement à cette même école plusieurs années auparavant. Elle sait ce qu’elle doit faire : des tâches qu’elle doit aussi bien accomplir au Théâtre du Silence et à La Rochelle qu’à l’Opéra Garnier. Ce genre de moments est le bienvenu dans un essai aussi complexe.

Le but de Wiseman est d’être témoin de cette collaboration, de voir le processus et de ne pas intervenir. Il n’est aucunement question ici d’intrusion de la part de la caméra et de son réalisateur. Il reste proche, mais sans jamais s’impliquer. Mais peut-on dissocier (ou ignorer complètement) la présence de l’appareil filmique? Dans le cas présent, il n’y a aucun signe visible de ce type de comportements. Les danseurs et les autres artisans demeurent impartiaux, ne s’adressant aucunement à cette petite équipe de tournage. Se penchant pour cette recherche du réalisme, une caractéristique tant primée par la caméra-vérité, fait définitivement la force de cet opus. En nous détachant, nous sommes privilégiés. Nous avons accès à beaucoup d’informations inédites. Ce film reste une rare chance, un regard unique sur cette compagnie. Wiseman passe la majorité du temps dans les petites salles où, en solo ou en groupe, des danseurs s’entraînent pour les différents ballets des prochaines représentations. Accompagnés d’un piano, ils répètent avec diligence en compagnie de leurs professeurs. Chaque mouvement est calculé, conçu pour couler d’une manière naturelle. Ils sont là, et très clairement, pour être le prolongement de la pensée des chorégraphes. Il s’avère impressionnant de voir comment ces danseurs corrigent si facilement de simples petites erreurs. Ce sont ces détails et leur soulignement qui font le charme de La danse - Le ballet de l’Opéra de Paris.

Mais durant les 146 minutes de ce métrage, Wiseman semble éprouver de la difficulté avec ses choix d’informations. Il expose toutes les facettes de la production de sept ballets différents. Avec autant de contenu, la répétition et une certaine futilité s’installent rapidement au coeur de la trame narrative et nous assistons souvent à des scènes similaires, à des moments mondains n’ajoutant rien de particulier au récit. Il est clair que Wiseman tente de recréer l’expérience dans son intégralité. Mais ici, cette technique nous en donne un peu trop et ce surplus est véhiculé par le montage du film. Nous sentons souvent la progression normale des événements de la création jusqu’à la scène. Mais même si le choix du rythme est propice à l’idée du long métrage, son exécution est beaucoup plus fastidieuse. Les séquences de transition, celles de Paris, sont particulièrement révélatrices de cette technique. Les images - celles qu’il a captées à l’Opéra - sont tellement fortes et uniques qu’il est inutile de les scinder par des plans larges de la Ville Lumière. Pour accentuer le tout, Wiseman insère du symbolisme là où il ne devrait pas y en avoir. Il nous montre un apiculteur lors de sa récolte matinale. Les abeilles doivent travailler en harmonie, comme les danseurs et leurs acolytes. Une évidence, une mauvaise métaphore qui nous fait grincer des dents. Mais malgré ce petit bémol, il est difficile de ne pas adhérer à la recherche de cette intégrité et à l’amour de la danse que Wiseman propage avec ce récit qui est peut-être… un peu trop complet.

Brièvement, il est clair que ce film a été conçu pour les amateurs de cet art, leur donnant énormément d’informations sur le sujet. Un film fait sur mesure pour l’amour de la danse. Même s’il se répète, il sera toujours intéressant d’en voir plus. Le vrai problème aurait probablement été plus apparent si Wiseman n’avait pas approfondi ses recherches. Cette danse, pieds nus ou sur pointe, montre la complexité et l’affection que l’on peut avoir pour une expression artistique. Sans La danse - Le ballet de l’Opéra de Paris, les vieux stéréotypes continueraient à être renforcés dans nos esprits. Son but est de donner une représentation complète, sans jugement. Nous sommes invisibles dans ces studios, sur scène et en coulisse. Nous sommes fantômes observant ce que nous aimons.
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Critique publiée le 11 décembre 2010.