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Down Terrace (2009)
Ben Wheatley

Les petits escrocs

Par Maxime Monast
Au cinéma, il n’est pas donné à chacun de ses artisans de transformer une idée simple en oeuvre fonctionnelle. Le réalisateur britannique Ben Wheatley a certainement un tel appétit. Fait avec peu de moyens et sans l’aide d’autrui, son premier long métrage, Down Terrace, témoigne d’un amour profond pour le médium. Dès les premiers instants du film, nous ressentons cette ambition. On choisit un mode de tournage léger, une caméra à l’épaule avec de l’éclairage naturel, pour s’assurer que les choses demeurent simples. L’essentiel se retrouve dans ce que nous voulons raconter. Un défi que le film relève superbement. D’une vérité imposée et d’un humour recherché, Down Terrace se révèle un exemple parfait de cinéma indépendant. En choisissant un genre connu, le thriller centré sur les bandits, et en lui appliquant une grammaire différente, un langage presque « vérité », l’exercice progresse de manière admirable, et surtout sans accrochages.

Dans une petite maison, une famille de piètres voleurs essaie d’éviter d’attirer l’attention des autorités locales. Bill (Robert Hill) et son fils Karl (Robin Hill) sont à la tête de cette organisation. Suite à une victoire devant la Cour, ils n’ont aucun grand coup à l’horizon. Ils veulent se faire oublier par leurs acolytes et les « bobbies ». Mais le fait d’être enfermé dans cette maison entraînera bien malgré eux une certaine paranoïa. Tôt ou tard, ce sentiment, accentué par la grossesse inattendue de la copine de Karl, poussera nos personnages à réagir à cette claustrophobie.

Au premier coup d’oeil, il est facile de voir les influences cinématographiques de Wheatley. Plusieurs cinéphiles s’acharneront probablement sur son cas étant données les similitudes que son opus partage avec les genres utilisés. Down Terrace se veut un film d’escrocs, de petits voleurs. Un genre travaillé et retravaillé dans le milieu filmique. Mais entre les Snatch, In Bruges ou Perrier’s Bounty, il devient facile de simplement étiqueter les nouveaux essais au passé de cette catégorie. Souvent, avec une bonne dose d’humour pour calmer les moments de violence, les différentes scènes deviennent interchangeables dans la tête du public. Un dogme facile à reproduire et qui génère plusieurs points communs avec leurs sources d’inspiration. D’un autre côté, probablement pour différer quelques coûts, l'effort emploie une technique quasiment documentaire pour filmer l’action, rappelant le réalisme de Ken Loach ou de John Cassavetes. Nous nous retrouvons du coup au centre de cet univers, à quelques pas des personnages.

Filmées de manière très sobre, les images de Down Terrace occupent une place secondaire dans le développement du récit. Ici, on tente de faire progresser l’intrigue par l’entremise des dialogues. En effet, le discours de cet opus est exposé dans les échanges entre les personnages. L’écriture de Ben Wheatley et Robin Hill est pointue et regorge de moments mémorables. Leurs personnages sont bien définis. Ils jouent chacun un rôle simple : le chef, son bras droit, les muscles… De plus, bien que l’action se déroule dans le huis clos de la maison, nous apprenons beaucoup sur ces individus par l’entremise des dialogues. Ces caractéristiques et ce lieu minuscule aident évidemment à concentrer l’action du film. Les protagonistes sont le centre de cet univers restreint. Par contre, Wheatley aime utiliser quelques images symboliques pour alimenter ses propos. Dès qu’un meurtre est commis (ce qui arrive fréquemment), des signes non-verbaux s’installent dans la trame dramatique, comme lorsque Karl demande à Garvey (Tony Way) de tenir un rideau en plastique devant lui. Un moment passe. Durant cet instant, nous avons le temps de comprendre ce qu’il vient de faire (surtout à la vue d’un marteau). Un signe simple, mais efficace.

Mais le vrai triomphe de Down Terrace se retrouve bel et bien au niveau de l’interprétation. Malgré le désir de faire un long métrage avec peu de ressources, un détail affectant souvent la performance des acteurs, les principaux complices semblent, pour leur part, avoir mis l’accent sur cet aspect. Ils comprennent l’essence de leurs personnages. Ils sont capables de livrer des émotions pour les rendre sympathiques, malgré les crimes horribles qu’ils sont capables de commettre. Leur psyché est clairement définie et leurs réactions plausibles. Les meilleures séquences, celles entre Bill et Karl, sont frappantes de vérité. Leur lien, père et fils dans la réalité, transparaît à l’écran et cette complicité est d’autant plus concrète. Dans le même ordre d’idées, nous pensons à Ryan et Tatum O’Neal dans le Paper Moon de Peter Bogdanovich, une oeuvre qui semblait aussi reposer sur ce lien de sang, rendant le projet des interprètes tout aussi vraisemblable. Un tour de force dans les deux cas.

Encore plus marquant est ce rythme que le film crée par ses choix musicaux. La trame sonore semble faire son entrée et sa sortie de manière aléatoire. Par contre, on comprend qu’elle témoigne de deux motifs cinématographiques. Elle est à la fois thématique pour les personnages et capable de scinder les événements entre eux. Elle réagit à l’état d’âme des protagonistes - souvent de façon plus dramatique par l’ajout des compositions électroniques de Steven Thrower. Celles-ci explorent de manière plus drastique la psychologie de Karl. Bill est aussi représenté dans l’atmosphère musicale du film. En utilisant des chansons traditionnelles composées de guitare, de contrebasse et de violon, elles témoignent de sa psychologie. Les deux sont aussi convaincants dans leur rôle de brigands et leurs thèmes musicaux les rendent uniques malgré leur lien de parenté. La musique sert également à ponctuer le récit, guidant l’auditoire à travers les mensonges et les petites magouilles. Elle accomplit cette tâche de manière subtile, contrairement aux titres sur images qui s’avèrent ici quasiment inutiles. Wheatley a ainsi choisi de donner un rôle primordial à la musique, ignorant souvent son rôle de « tapisserie » dans le paysage sonore d’un film.

Sans artifices, Down Terrace atteint son but en n’utilisant que le strict minimum. Il se classe parmi les quelques films professant que l’on peut faire de grandes choses avec peu de moyens. Par contre, il faut souligner qu’il ne s’agit aucunement d’un désavantage. Le caractère très spontané de la technique et l’utilisation la plupart du temps d’un seul lieu font la force du présent long métrage. Wheatley et son équipe réussissent ainsi à élever cette histoire de petits escrocs malhabiles parmi les films les plus mémorables du genre.
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Critique publiée le 3 décembre 2010.