L'équipe

Christmas on Mars (2008)
Wayne Coyne et Bradley Beesley

Film de garage

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Prisonnier de ses classiques consacrés et de ses obligations familiales, le cinéma des fêtes n'arrive que rarement à se réinventer. Entre les multiples relectures du Conte de Noël de Charles Dickens et les comédies hollywoodiennes capitalisant sur les obsessions saisonnières, il reste peu de place pour les excentricités dans la veine de ce Christmas on Mars imaginé par le chanteur de la formation américaine The Flaming Lips. Reconnu pour sa pop psychédélique léchée de même que pour l'exubérance de ses concerts, le groupe doit cependant une vaste part de son succès aux considérations existentielles lourdes qu'abordent avec une fantaisie éclatée les textes de Wayne Coyne. Ce mélange de gravité et de naïveté caractérisant l'univers lyrique des Lips sert de fondement au ton pour le moins particulier de ce long-métrage, sorte de fable mélancolique racontant le premier Noël du genre humain sur la planète rouge. Affublé de sous-titres en russe non-connexes aux dialogues anglais, arborant fièrement une mise en scène contemplative fixée directement sur une direction artistique glorieusement broche-à-foin, Christmas on Mars se veut en quelque sorte le croisement impur entre une série B des années cinquante captée au hasard de la télédiffusion par une nuit d'insomnie et la science-fiction philosophe d'Andreï Tarkovski. Qu'il ne soit jamais à la hauteur de ses ambitions cinématographiques n'a somme toute rien de très étonnant ; le seul objectif que se donne vraiment le bidule intersidéral façonné à la bonne franquette par Coyne et ses compagnons est de livrer en cette saison de réjouissance capitaliste un message d'espoir nouveau genre.
 
Or, à cet égard, force est d'admettre que ce conte bizarre, tour à tour sombre et radieux, accomplit maladroitement ce qu'aucun film avant lui n'avait osé imaginer. En cette période de bons sentiments préfabriqués, le plus beau compliment que l'on puisse faire à Christmas on Mars est qu'il vient réellement du coeur - et d'un coeur qui, justement, ne peut s'empêcher d'être assaillit par des émotions contradictoires en contemplant « les grandes questions » qu'évoquent les grands sentiments. Espoir, amour, avenir, communauté : des principes et des idées nobles fréquemment évoqués avec des intentions nébuleuses, comme pour apaiser dans un moment d'harmonie forcée les âmes révoltées, qui sont ici placés dans un contexte moral moins unidimensionnel, à défaut d'être parfaitement défini. Lorsque se suicide le Père Noël qu'il avait sélectionné pour répandre un peu de l'esprit des fêtes dans les coeurs d'un équipage cynique et désabusé, le cosmonaute léthargique Syrtis (Steven Drozd) doit lui trouver un remplaçant avant l'heure fatidique. Mais la base spatiale dans laquelle il déambule se meurt lentement, les machines de support vital cédant l'une après l'autre, et ses collègues sont par conséquent plus préoccupés par leur survie à court terme que par les grands idéaux qui le tourmentent. C'est finalement l'arrivée d'un extra-terrestre muet devenu apprenti Père Noël qui sauvera l'expédition de la fin tragique à laquelle elle semblait condamnée et qui permettra par le fait même que naisse sain et sauf le bébé de l'espace… oui, bon, vous savez la drogue…
 
Le film dit « amateur » comporte son lot de codes et de conventions le plaçant en exergue du cinéma traditionnel, comme s'il s'agissait d'un genre en soi ou plus encore d'un univers parallèle transcendant les jugements critiques associés au régime des images professionnelles. En quelque sorte, Christmas on Mars est le blockbuster du genre amateur : un film de garage tourné dans un sacré gros garage, où la folie créatrice plutôt déraisonnable de Wayne Coyne donne vie à l'aide de fourneaux usagés et de bols de plastiques à une gigantesque station spatiale où se multiplient les métaphores sexuelles et métaphysiques en tous genres. Mais, au fond, c'est la réalité humaine derrière une fiction peu maîtrisée qui confère à certaines scènes une puissance que les dialogues redondants et la réalisation approximative n'arrivent jamais à communiquer correctement. Une lecture croisée avec le fascinant documentaire The Fearless Freaks de Bradley Beesley (agissant ici à titre de co-réalisateur) permet d'associer la figure frêle et dérangée du Père Noël suicidaire Ed Fifteen à Kenny Coyne - frère du chanteur au parcours existentiel perturbé. De décoder dans les tics de Steven Drozd les marques d'une dépendance de longue date à l'héroïne qu'il abordait avec une franchise déconcertante en entrevue avec Beesley. Christmas on Mars est un film familial situé dans l'espace, parce que la famille étendue des Flaming Lips est une entité unique marquée au fer rouge de l'excès - rassemblée autour d'une figure illuminée ayant décidé qu'ensemble ils allaient fêter Noël sur Mars avec les moyens du bord.
 
Wayne Coyne, expliquant la genèse de ce scénario saugrenu, raconte que sa mère lui avait décrit celui d'un film qu'elle avait apparemment vu un soir à la télévision ; un film farfelu qu'elle avait sans doute imaginé en recollant les pièces de deux films entre lesquels elle avait probablement somnolé. Christmas on Mars est un peu un rêve transfigurant la banalité des matériaux avec lesquels il prend forme, une sombre ballade cosmique où « l'homme n'est pas fait pour vivre dans l'espace » mais y arrive en triomphant sur ses démons. L'errance de Drozd dans les corridors sombres de cette station spatiale, contrepoint riche de sens aux célébrations simplistes de « l'esprit des fêtes » qui envahissent nos écrans annuellement, aurait certes, gagnée à être exécutée autrement. Un vrai réalisateur aurait structuré les temps morts, dégagé les enjeux narratifs et mis en valeur les préoccupations philosophiques de l'ensemble. Un vrai réalisateur aurait fait de Christmas on Mars un « film », mais nous n'avons en bout de ligne que cet objet filmé non identifié à nous mettre sous la dent - intrigante anomalie où le désenchantement n'est pas un obstacle à l'éblouissement, où la magie de Noël n'est pas une obligation contractuelle… Le film des Flaming Lips a-t-il l'étoffe d'une oeuvre culte? Disons pour le moment qu'il en possède certaines des qualités, de même que plusieurs des défauts, mais qu'il faudra peut-être que les musiciens de l'Oklahoma organisent quelques projections-événements avec confettis et costumes pour palier aux failles de l'objet cinématographique comme tel. En attendant, celui-ci offre du « différent » - ce qui n'est pas dépourvu de charme.
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Critique publiée le 26 décembre 2009.