L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Woman, a Gun and a Noodle Shop, A (2009)
Zhang Yimou

Quand la recette perd en saveur

Par Clara Ortiz Marier
En 1937, le cinéaste français Julien Duvivier réalisait Pépé le Moko, oeuvre importante qui fut l'objet d'un remake américain moins d'un an plus tard (Algiers), puis d'une version musicale (Casbah) dix ans après la sortie du long métrage original. Pépé le Moko et ses adaptations américaines : le parfait exemple d'une attitude qui, plus de soixante-dix ans plus tard, est toujours d'actualité aux États-Unis. Un film étranger obtient un certain succès? Les Américains s'empresseront d'en acheter les droits et de le refaire avec leurs acteurs, leurs effets spéciaux, leurs budgets, et surtout, surtout, dans leur langue. Car c'est bien connu, le grand public nord-américain a souvent du mal avec les sous-titres. Et si un opus en langue étrangère fait ses preuves en dehors du pays, pourquoi ne pas en reprendre la formule déjà gagnante pour tenter d’obtenir du succès au box-office? Pourquoi ne pas en faire une suite ou, comme dans le cas du film de Duvivier, une version musicale? Que ce soit pour des raisons économiques, esthétiques ou pratiques, nos voisins du Sud sont passés maîtres dans le procédé parfois (souvent?) périlleux du remake. Le phénomène est toutefois moins fréquent dans le sens inverse, les reprises de films américains se faisant plus rares ou étant simplement moins publicisées. Mais voilà que vingt-cinq ans après la sortie de Blood Simple, premier long métrage écrit et réalisé par les frères Coen, Zhang Yimou (Hero, House of Flying Daggers) nous propose A Woman, a Gun and a Noodle Shop, une version chinoise du désormais classique film néo-noir. Hommage? Curiosité exotique? Étrange pastiche? Difficile de considérer ce nouvel effort de Yimou sans constamment penser à son homologue américain.

Lorsqu'un long métrage, peu importe son pays d'origine, est l'objet d'un remake, l'entreprise est souvent vue d'un mauvais oeil par les admirateurs de l'oeuvre originale, chez qui les mêmes questions surgissent souvent. Pourquoi? En quoi la nouvelle version sera-t-elle meilleure ou différente de l'originale? Bien entendu, la dernière réalisation de Yimou soulève sensiblement les mêmes questions, Grand admirateur des frères Coen, le réalisateur se fait plaisir et se permet une relecture improbable, une transposition orientale d'un scénario parfaitement ficelé qui, à l'époque, avait permis de lancer la carrière des deux frangins en leur apportant la reconnaissance du public et du domaine de la critique. Ce scénario aussi simple dans ses bases qu'astucieux dans son exécution perd malheureusement de son ingéniosité dans la version de Yimou. Au milieu d'un désert aux couleurs surréelles se trouve un modeste commerce où vivent un couple et leurs trois employés. La femme du propriétaire, exaspérée de subir les sévices de son mari, achète un jour un fusil à un vendeur itinérant, se promettant de se venger de celui qui abuse d'elle depuis trop longtemps. Persuadé que sa femme l'a trompé avec leur cuisinier, le mari décide d'engager un policier corrompu pour l’éliminer elle et son amant en échange d'une certaine somme d'argent. Mais le policier est gourmand et décide de changer ses plans pour satisfaire son avarice. Les deux autres employés du restaurant, peureux et simplets, se voient entrainés malgré eux au coeur de la tempête, victimes innocentes dans cet enchevêtrement où chaque protagoniste avance dans l'ombre. Les apparences sont souvent trompeuses, mais, au final, la violence qui résulte de ce grand malentendu est bien réelle et meurtrière.

Dans ses grandes lignes scénaristiques, A Woman, a Gun and a Noodle Shop ressemble beaucoup à Blood Simple, plusieurs scènes (dont la séquence finale) relevant tout simplement du copier-coller. On troque un fusil pour des flèches et une épée, un bar miteux de Houston pour un petit restaurant en plein désert; les acteurs, la langue, les décors et les accessoires changent, mais la trame de fond reste sensiblement la même. Le problème, c’est qu'il ne suffit pas de reprendre les ingrédients de base d'un très bon film pour en faire un remake un tout aussi prodigieux. En musique, on retrouve un équivalent dans le « cover » ou le remix. Une chanson d'un groupe est reprise par un autre, le défi étant de parvenir à conserver l'essence du morceau tout en se l'appropriant pour en faire quelque chose de nouveau et de pertinent. Ici, Yimou a fait le choix (discutable) d'insuffler à ce récit très noir, une dose d'humour « slapstick », rendant certains moments et personnages assez déconcertants. Cet aspect humoristique se retrouve principalement chez les trois employés du restaurant; l'un, gros dadais aux dents de castor, l'autre, petite peureuse sans grand intérêt travaillant aux côtés du cuisinier-amant, terriblement nerveux et lâche, grimaçant à chaque obstacle. Force est de constater que la réécriture de Yimou aura malheureusement dilué la lourdeur dramatique de l'oeuvre d'origine.

Soit, le film est qualifié d’adaptation libre, et avec raison, car qui aurait pu imaginer qu'un tel remake aurait pu voir le jour. Il est bien sûr possible de comprendre la volonté du réalisateur de proposer quelque chose de différent. Mais tandis que Blood Simple parvenait à nous tenir en haleine du début à la fin, cramponnés à notre siège et fébrile devant l'écran, la version de Yimou perd cette tension palpable, cette justesse de l'écriture qui donnait toute sa valeur à l’oeuvre originale. Certes, l'essence est conservée dans les fondements de l'histoire, mais avec cette nouvelle dimension comique, le résultat se révèle être une étrange combinaison de tons et d'ambiances, l'aspect humoristique ne parvenant pas à compenser les lacunes du long métrage en matière de rythme. Alors que certaines répliques dans Blood Simple se teintaient d'un humour noir et mordant, les moments humoristiques du film de Yimou sont souvent surjoués, et se rapprochent plutôt d'un burlesque détonnant qui échoue à nous faire sourire.

Ainsi, après un tournant radical dans sa filmographie, passant d'auteur à grand maître du spectacle avec ses films de style wuxia (fiction se déroulant dans l'ancienne Chine, équivalent chinois des romans de capes et d'épées), ce cinéaste de la Cinquième génération nous livre maintenant ce curieux effort qui, en tant que tel, parvient difficilement à être autre chose qu'une pâle et étrange copie de celui duquel il s'inspire. Bien sûr, il serait plus louable de prendre ce long métrage pour ce qu'il est, en tant qu'oeuvre indépendante et en tentant de détacher notre raisonnement du film des frères Coen. A Woman, a Gun and a Noodle Shop reste un bel objet cinématographique et Yimou signe encore ici un spectacle visuellement soigné, ponctué de beaux paysages désertiques où les nuages dans un ciel trop bleu défilent à vive allure. Mais ces plans « cartes postales » et cet exotisme dans l'esthétique sont-ils suffisants pour pallier un manque de rythme, une réécriture inégale et une poignée de personnages caricaturaux, voire ridicules? Que penser de cette fameuse scène où le chef cuisinier et ses deux assistants s'affairent à la confection de nouilles en faisant voler la pâte dans les airs pour se la passer de l'un à l'autre? Une chorégraphie bien orchestrée et une démonstration d'un savoir-faire impressionnant, mais rien de plus en somme qu'un artifice qui semble simplement présent pour justifier le titre de l'oeuvre sans rien ajouter à l'histoire. Un film qui plaira peut-être à ceux qui n'auront pas vu la version originale, mais qui ne demeurera après tout qu'une copie édulcorée de celle-ci. On peut admirer les ciels saturés et les collines striées du désert de Yimou, mais le temps se fait vite long et voilà que l'on regrette la tension du très sombre et très efficace Blood Simple. Ainsi, qu'il s'agisse d'un remake d'un film étranger ou américain, l'entreprise est aussi laborieuse dans un sens que dans l'autre. Espérons maintenant qu'un remake musical de Blood Simple ne verra pas le jour dans dix ans.
4
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 16 octobre 2010.