L'équipe

Poil de la bête, Le (2010)
Philippe Gagnon

Film de genre / genre de film

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Comment se porte notre cinéma de genre? Il existe, c'est un fait, et arrive même à générer un certain intérêt auprès du grand public. Mais quel type de produits offre-t-on aux quelques curieux qui osent le genre local au lieu de choisir sa contrepartie américaine pourtant munie de moyens autrement supérieurs? Règle générale, c'est l'option du succédané fade qui est privilégiée; et dans le genre fade, on fait difficilement mieux que ce Poil de la bête où, en volant deux ou trois plans au Sleepy Hollow de Tim Burton, on pastiche indirectement les classiques de la Hammer. Si l'idée de faire un film d'horreur « du terroir » n'est pas mauvaise en soi, notre folklore possédant son lot de légendes fantastiques et de croyances fabuleuses taillées sur mesure pour le grand écran, ce n'est pas cette piètre tentative de la mettre en pratique qui saura convaincre qui que ce soit qu'elle mérite qu'on y consacre nos précieux fonds gouvernementaux. Car encore faut-il faire un « film » de cette belle idée, chose qui semble avoir totalement échappé à Philippe Gagnon, dont la vision créative se résume le plus bêtement du monde à l'addition « Loup-garou + Nouvelle-France ». Égal résultat au box-office, si tout se déroule comme prévu.

Le poil de la bête n'est pas un film enrageant, frustrant ou décevant; c'est une expérience anesthésiante, uniformément soporifique, qui échoue systématiquement à nous convaincre de son propre sérieux en tant qu'entreprise cinématographique. C'est un film stérile, « de professionnel », dont l'exécution souffre (comble de l'échec) d'un manque flagrant de professionnalisme. Le scénario informe somnole d'un demi-revirement à une moitié de péripétie en suivant le fil prévisible des répliques génériques. Le montage manque cruellement de nerf. La compétente photographie de Steve Asselin se contente d'avoir l'air actuelle, d'une manière un peu dépassée. Les rares séquences d'action escamotent de façon particulièrement maladroite les actions, question sans doute de couper dans les dépenses. Ce que l'on cherche désespérément, c'est une étincelle d'inspiration, une touche même fuyante d'âme, une quelconque particularité qui nous ferait croire un bref instant que quelqu'un quelque part dans la chaîne d'assemblage avait l'impression que ce projet avait une véritable raison d'être.

Hélas, tout ce qui s'offre à nous est le désolant spectacle du morne et de l'anonyme : la triste conséquence du divertissement tel qu'élaboré par des gens qui pensent savoir ce qui plaît au public, et se laissent guider par cette condescendante illusion au lieu de réellement faire du cinéma. Le poil de la bête n'est pas un film fantastique se déroulant au Québec, en 1665. C'est l'approximation ratée des grandes lignes que laisse deviner ce concept, tracée à grand renfort d'évidences et de lieux communs. La plus grande extravagance de la chose, c'est que Michel Barrette s'y promène avec un pelage de loup sur le dos pendant une ou deux minutes. Il s'agit possiblement de l'image la plus mémorable du lot, ce qui explicitement signifie qu'il n'y a ici absolument rien de mémorable. Il y a des Filles du Roi et des paysans aux manières grossières. Guillaume Lemay-Thivierge, qui prouve qu'il faut plus qu'une barbe pour être coureur des bois, ne semble pas savoir à quel siècle le film se déroule et personne dans la distribution ne semble s'entendre, pour plus de deux scènes de suite, sur l'accent approprié à adopter pour « faire vrai ». Alors, au bout du compte, tout le monde parle n'importe comment tout le temps et puis, hop, au diable la cohérence.

Mais, par conséquent, c'est l'atmosphère qui prend le bord et l'essence même de l'exercice de style qui en prend pour son rhume. Car la qualité première de ces bons vieux films d'horreur que tente tant bien que mal de mimer Gagnon, ceux de Terence Fischer pour la Hammer notamment, était justement de créer malgré tous les raccourcis empruntés un univers crédible et palpable dans lequel camper l'action. Il suffisait parfois d'une courte scène dans un bruyante taverne qui devenait muette à la mention d'un vieux château et le tour était joué. En ce sens, Le poil de la bête souffre un peu du même problème que le Wolfman de Joe Johnston sorti plus tôt cette année : à force de n'être ni vraiment d'hier ni vraiment d'aujourd'hui, il s'établit dans le néant situé à mi-chemin entre les deux. Le film désire ressusciter un genre, le cinéma d'horreur gothique, sans trop connaître les éléments qui le définissent. En découle une vulgaire caricature, qui cherche de surcroît à satisfaire tous les publics à la fois : un peu d'action, un peu de romance à l'eau de rose et un peu d'humour, parce que tout le monde aime ça. Si les ingrédients affichaient une certaine qualité, on pourrait pardonner le côté terriblement prévisible de la recette. Mais les blagues tombent systématiquement à plat, la chimie entre les deux tourtereaux de service est nulle et la réalisation ronflante sabote toute hausse de tension potentielle.

La finale du Poil de la bête, comme celle du bien meilleur Captain Kronos: Vampire Hunter de Brian Gibson, donne l'impression que l'on cherche ici à établir les bases d'une franchise. Que Guillaume Lemay-Thivierge reviendra pour de nouvelles aventures, dans cette Nouvelle-France peuplée de créatures possédées que ce premier épisode aurait servi à établir. Qu'il ne quitte l'écran que pour mieux y revenir en héros consacré. D'un point de vue strictement mercantile, force est d'admettre que le produit que livre Philippe Gagnon est au point. Il est tout simplement dommage que le film derrière cette logique de mise en marché soit une telle coquille vide, qu'aucun soin particulier n'ait été investi lors de l'étape « réalisation » de cette opération où le cinéma ne constitue au final qu'une arrière-pensée. Il ne reste plus qu'à espérer l'échec commercial de ce volet initial, seule solution envisageable à l'infestation potentielle de mauvaises suites que sous-entend cette conclusion ouverte. Ainsi, peut-être pourra-t-on envisager le film de genre québécois autrement que selon le raisonnement industriel qui donne naissance à de telles abominations. On peut toujours rêver.
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Critique publiée le 1er octobre 2010.