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Genèse, La (1999)
Cheick Oumar Sissoko

Repenser l'Afrique

Par Mathieu Li-Goyette
Un grand titre, c’est le moins que l’on puisse dire. La Genèse, dixième film de Cheick Oumar Sissoko scénarisé par l’écrivain et philosophe français Jean-Louis Sagot-Duvauroux raconte les chapitres 21 à 35 du premier livre de l’Ancien Testament, soit l’histoire d’Isaac, fils d’Abraham et de Jacob (qui deviendra par la suite Israël), jusqu’au départ de ce dernier du pays de Canaan vers l’Égypte. Où la tradition judéo-chrétienne veut que cette histoire se soit déroulée pas bien loin du pays d’Ur (la Babylonie), Sissoko déplace le récit des origines au Mali, en Afrique, berceau de l’humanité. L’idée de Sissoko, si elle est théologique en surface, ne l’est que pour les besoins de son public, malien ou d’ailleurs, qui verra dans le récit un point d’origine à toute une écriture de la mythologie de l’homme, qu’elle soit chrétienne ou islamique.

Dans les faits, La Genèse relate plus précisément un fratricide : celui de l’Afrique, du Rwanda, de cette époque où la dictature malienne infligeait à son peuple les pires sévices jusqu’à ce qu’un mouvement de libération, dont Sissoko faisait partie en 1991, renverse la vapeur et instaure une nouvelle démocratie. La mise en abyme, réussie, l’est car elle s’applique systématiquement à l’histoire de son pays, mise en parallèle aux anciens écrits qui, par leur correspondance, augmentent la qualité d’universalité du film de son brillant conteur. En plein désert de Sahel, près du village de Hambori, on regarde vers le ciel en s’exclamant que Dieu créa l’homme, mais pas l’eau; rappelons que nous sommes quelques générations après le grand déluge qui épargnât Noé en vidant, apparemment, l’Afrique. Dieu créa la femme, mais aussi des frères, ces autres hommes susceptibles, tout comme nous, de désirer notre possession - qu’elle soit terre ou chair - et de ultimement nous tuer pour nous la prendre des mains. Dieu ayant créé à la fois l’objet et le désir, c’est dans cette optique que le monde inaugural du cinéaste est dysfonctionnel, voué au carnage qui, hors de tous doutes, constitue l’une des scènes-chocs d’une oeuvre plutôt joviale et enivrante. L'Afrique est dans un cercle vicieux de violence dont elle ne semble pas capable de s'extraire. Des frères se tuent entre eux. Du temps d'Abrahama comme du temps du génocide rwandais. 

Deux frères, chefs de clan, se font la guerre : Jacob et Esaü, fils d’Isaac, tandis qu’un troisième parti, Hamor, chef d’une tribu animiste, viendra complexifier la donne. Ayant piégé son frère dans un épisode qui donnera le fameux « qui va à la chasse, perd sa place », Jacob usurpe à Esaü les droits de l’aîné à succéder à leur père, déjà prophète et porteur de la parole divine. L’homme se place au centre du cadre et Sissoko, amoureux des travellings latéraux tranquilles et précis, va et vient entre des figures aux costumes imposants, aux couleurs et aux accessoires symbolisant leurs castes respectives (de chasseurs, de cueilleurs et de sorciers). Il le scrute tel le monolithe qu’il est, planté là au beau milieu du désert - et quel beau milieu, justement. Loin du fleuve Niger, on ne voit à perte de vue que d’autres monolithes, rocailleux, eux, faisant concurrence à des comédiens chantant leur langue maternelle - le bambara (parlé par un peu plus de dix millions d’êtres humains, surtout au Mali). Or, le territoire désertique qu’affectionne Sissoko nous amène à repenser le territoire de ces peuplades dont le jeu de théâtre qu’on nous sert aux coins brechtiens - les anachronismes sont fréquents, mais volontaires - nous distancie dans la mesure du possible du pathos. Ce possible, c’est l’idée pour laquelle Sissoko est prêt à sacrifier le réalisme et les détails qui ajouteraient la mention « historique » ou « biblique » à son « conte » bien fier de n’être que « conte ».

D’Abraham à Isaac, voilà comment on définit l’avant du déluge, cette époque où, selon les protagonistes du film, les problèmes se réglaient facilement. Ensuite, le déluge qui balaie tout, ne laisse que du désert sur ce qui devait contenir autrefois l’Éden luxuriant en feuillages. À cette table rase du Tout-Puissant s’ensuit la guerre des clans, menée par Jacob et Ésaü, stoppée et redémarrée suite à un quiproquo (quoique l’homme à ce don de mettre les massacres sur le dos du hasard). Le fils de Jacob prendra la fille de Hamor comme épouse et, pour s’allier à la famille juive, ce dernier devra faire circoncire sa tribu; le premier sang versé est celui de la conversion à la religion du pouvoir dominant. Malgré le sacrifice, les hommes de Jacob ne seront satisfaits et profiteront de la garde baissée de leurs nouveaux alliés de sang pour les massacrer. À ce cycle de violence sans fin s’appose l’Histoire de l’Afrique colonisée, celle du Mali qui, dès 1883, voit la France coloniser son Empire, le priver de son identité pour la lui redonner en 1960.

Une fois le « déluge » passé, l’évolution de la nation, nouveau germe d’une terre aride, parce qu’inondée par le sang, ne peut que se développer dans la confusion, l’incommunicabilité des nombreuses tribus et le conflit civil; La Genèse, récit premier, établissait déjà cette idée que l’apprentissage (ou la naissance) dans la violence, ne pouvait qu’aboutir à créer un être envieux.

L’arbre généalogique, chez Sissoko, est donc la source des anecdotes peuplant ses films. Contrairement à Guimba, un tyran, une époque qui en faisait son point de départ pour sa tragédie, La Genèse m’apparaît comme une oeuvre plus achevée en ce sens qu’elle transcende le pathos de la jalousie et du désir - elle les aborde en allant au-delà - et se niche dans une réflexion représentative de tout un idéal africain cherchant à bâtir un nouvel espace à partir de fondations inégales, trop ondulées par les cicatrices boursouflées qui nervurent son continent. Lors d’une séquence où les diplomates se rencontrent, des soldats viennent se moquer d’eux et symbolisent d’abord que cette inadéquation est une erreur de l’homme, ensuite que le rôle du soldat (il est peut-être chasseur, mais nous ne le voyons jamais pourchasser le gibier) est aussi à repenser. Comme le déluge qui n’est jamais montré, comme ce jeu sur l’idée de la vendetta où l’on ne pardonnera jamais à la famille adverse, Sissoko semble s’intéresser à ce présent plutôt qu’au déluge et, de ce fait, responsabilise l’Afrique contemporaine à son propre sort en désamorçant la haine issue d’une pensée postcolonialiste aux diverses interprétations.

Il rejette la vocation violente que son cinéma pourrait prendre, démontre, par sa dialectique toute puissante visant à illustrer et à comparer en fonctionnalisant la géopolitique complexe de l’Afrique subsaharienne tout en traitant la question avec assez de nuances pour ne pas tomber dans le manichéisme dénoncé tout du long. Prudent, il ne peut qu’aboutir à une autre question, celle le plaquant contre le mur, lui demandant à quand la fin de la misère et quand, comme le Jacob pardonné, puis illuminé par un ange à la fin du livre premier, le peuple s’unira-t-il sous la bannière d’un nouveau prophète. Virons les cols romains et les Saints de l’histoire, stipulons que la question du cinéma africain devrait et sera approfondie dans les années qui viennent et ce n’est peut-être que sous ces auspices que l’on saisira l’originalité de ce troubadour aux atours bien cachés de pamphlétaire. Celui qui chante comme le griot et filme comme le plus habile des cinéastes l’espoir qu’un jour on regardera son cinéma comme le nôtre, qu’on lira sa Genèse comme la nôtre.
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Critique publiée le 21 septembre 2010.