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Deliver Us from Evil (2009)
Ole Bornedal

Une messe danoise

Par Mathieu Li-Goyette
S’ouvrant sur une autoroute parfaitement goudronnée plantée là au beau milieu d’une étendue d’eau où le gazon, picotant ses bords, sert d’amorce à un mouvement de caméra ascendant ambitieux se terminant sur le visage d’une dame au teint blafard et à la voix inquiétante nous adressant directement la parole, le dernier film du vétéran méconnu Ole Bornedal annonce qu’il se cachera derrière le conte. Cette excuse, louable chez bien des cinéastes, est à prendre avec des pincettes ici. Le visage de la femme est émacié, de sa peau presque artificielle nous parvient une impression de déjà-vu - c’est parce qu’il y a trop de films et de téléséries sur les vampires à l’affiche depuis trois ans. Elle est réconfortante, car le malaise est, à l’ère où von Trier et autres nous ont crevés les yeux à maintes reprises, un gage d’assurance et d’ambiances décontractées.

Après tout, elle nous annonce tout banalement que l’on verra une histoire où les véritables sources du mal nous seront dévoilées et elle nous présente, vingt minutes durant, un à un les personnages disjonctés d’un monde où personne n’est parfaitement heureux. Les pièces de l’échiquier sont nommées et dument positionnées : deux frères, un avocat et l’autre, un camionneur, vivent dans un monde comparé où les actions de l’un seront l’occasion de voir les actes du Némésis. Non pas rivaux, ils sont les deux penchants issus de la même chair, celle d’un père mort trop vite pour avoir travaillé dur à l’éducation d’enfants qui, malgré ses efforts, ne s’assemblent que parce qu’ils sont faciles à distinguer. L’un a une famille, délaisse sa femme pour son travail, mais a des enfants (bizarres et drôlement éduqués), tandis que l’autre a une vie amoureuse bien dynamique, boit plus de bière que d’eau et se bat avec son corps de dix ans plus vieux que sa tête. Au coeur de cet environnement, un Bosniaque immigré dans le Danemark frigide de Bornedal, puis un vieux fou récemment tombé veuf pimente le quotidien d’un village des damnés danois.

Tuée dans un accident de la route, la femme, innocente et belle dans son grand âge, est le veau sacrifié sur l’autel sanglant d’un réalisateur fanatique, filmant au nom d’une interprétation barbare de la religion, nous décrivant une histoire comme si elle se déroulait dans l’ère sombre du Moyen-âge. Genre de récits se déroulant au IIIème siècle dans une lointaine contrée germaine, Deliver Us from Evil raconte l’apprentissage, comme à l’époque de l’Empire romain d’Occident, de la foi et du christianisme. Sans trop se perdre, le réalisateur ficelle une intrigue montée autour d’un alibi simple : une femme est décédée mystérieusement, son mari voudra la venger. Pour se venger, il montera le village contre le Bosniaque, principal coupable d’un crime qui, selon le point de vue du spectateur, pointe vers le plus brutal des deux frères.

Là où Bornedal ne déçoit pas, c’est dans la logique interne de son film, à priori identifiée à la prière du Notre Père. Précédé par « ne nous soumets pas à la tentation », la première moitié de l’oeuvre se concentre justement à montrer le quotidien de ceux sombrant dans la tentation et ceux qui y résistent ou, pire encore, celui qui se laisse aller d’un bord et de l’autre sous l’influence des frères, le Bosniaque prénommé Alain. Alain qui, on me l’a fait remarqué, tue comme Lennie tuait dans Des souris et des hommes de Steinbeck, est cette graine apte à pousser sous l’égide du bienfaiteur ou du pêcheur, mais ne peut être foncièrement malicieux. Donc pêcheur puisque le frère sombre n’est pas, justement, immoral; il est inconséquent dans un monde de conséquences systématiquement fâcheuses, car le monde de Bornedal est, lui, aiguisé au couteau et bouillonnant de violence. Autrement dit, le pardon est possible, mais pas la guérison.

Amoral, ce frère est donc le penchant anarchique de son frérot bon travailleur et permet de balancer le duel entre le « bon » et le « méchant » vieil homme aveuglé par la mort soudaine de sa compagne. Ces trois extrêmes se rencontrent enfin dans une finale sanglante rappelant, à plus d’un égard et surtout à plus d’un plan, le Straw Dogs (1971) de Sam Peckinpah où Dustin Hoffman, mathématicien de profession, décidait de protéger l’idiot du village contre ses concitoyens enragés. Ici, le père de famille protégera Alain, digne travailleur des rénovations de sa petite maison de campagne puisqu’il lui doit « au moins ça ». Il se dresse contre les hommes enragés attaquant son domicile à coups de fusils à pompe et, par la ruse et son instinct de tueur né récemment éveillé, tient le fort jusqu’à ce le « mauvais » frère confesse sa faute dans l’accident. Miraculeusement miséricordieux, le vieil homme l’épargne tandis que la famille, enfin réunie, quittera au loin.

Sorte de Peckinpah religieux (car Peckinpah ne pouvait être qu’athée), Bornedal est un faiseur de moral, un cinéaste populaire déguisé en prêtre, un prédicateur tentant de réinvestir les édits religieux qu’il a interprétés pour une génération dont les croyances font partie d’un bassin symbolique plutôt qu’idéologique. L’amour et la compassion, selon le cinéaste, s’exemplifient à travers la femme. La femme tuée, la femme droguée, la femme au foyer, toutes les trois s’emboîtent à leurs maris immoral, amoral et moral, une trinité de personnages répondant à un tiercé esthétique fortement exagéré. Le montage sautillant, l’image désaturée et contrastée au maximum, le besoin de symétrie dans les cadres fixes et le plaisir de s’éloigner et de revenir sans cesse du plan à l’épaule au plan sur rails, le metteur en scène et son équipe de techniciens compétents tombe plus d’une fois dans l’image clichée ou dans le « trop » contemporain. Ce rythme (1), cette teinte (2) et cette mouvance (3) sont le combo gagnant d’un esthète convaincu.

Symptômes d’un nouveau cinéma international revivifiant l’expressionnisme (les comédiens surjouent, les couleurs nous bloquent de la chaleur et le monde se déforme par le choix des objectifs), ces personnages sont ce que les vampires seraient s’ils étaient filmés par le Finlandais Kaurismäki, pris à s’abreuver de leurs voisins pour perpétuer leur vie de macchabée pervers. Ils sont visiblement xénophobes, car le Bosniaque sera le premier à être pourchassé. Ils sont visiblement malins, puisque dans chacun de leurs fors intérieurs se cache une bête sauvage. C’est peut-être parce qu’ils sont - c’est la thèse qui radote de Bornedal - simplement des êtres humains, des individus plus près de l’état sauvage que l’organisation (le village) ou leur empire (l’autoroute perçant ainsi le grand paysage en steppes du Danemark) le laisseraient suggérer. Dans chaque homme se cache la bonté, mais aussi la haine, la vengeance, mais aussi la miséricorde. Le propos du cinéaste tourne autour de cette affirmation. De ce lointain « l’homme est à l’image de Dieu » et, comme son courroux et sa capacité de pardon le permettent, on se dit, en regardant l’apocalypse de Deliver Us from Evil dans les yeux, que le quotidien n’est pas si mal, que l’humain est peut-être un être cherchant à faire la guerre pour mieux faire la paix.



Deliver Us From Evil est ditribué au Québec par Evokative Films.
Lisez notre éditorial sur Evokative et les problèmes de la distribution au Québec :
Le public de qualité québécoise ou le syndrome des expos (novembre 2010)

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Critique publiée le 8 septembre 2010.