L'équipe

Into Eternity (2010)
Michael Madsen

Un vertige de cent mille ans

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Essayer de se projeter cent mille ans dans l'avenir, non seulement pour prévoir ce qui pourrait être, mais dans le but de communiquer avec ce qui n'est pas encore advenu. L'idée dépasse les limites de notre entendement, et pourtant c'est avec ce genre de vertiges philosophiques que doivent composer les concepteurs du site d'enfouissement Onkalo, en Finlande. Cinq kilomètres sous le niveau du sol, c'est dans ce gigantesque tunnel creusé à même le roc que reposeront les déchets nucléaires du pays durant les cent mille ans qui devront s'écouler avant qu'ils soient totalement inoffensifs. Si tout se déroule comme prévu, Onkalo sera la dernière trace de notre civilisation, son plus durable testament. Tel est l'héritage que laissera l'Homme à son monde. Comment avertit-on un interlocuteur inconnu du danger sommeillant au bout du corridor, dans ce cimetière atomique? Nos langues seront mortes, nos symboles oubliés et nos archives détruites. Seule subsistera alors cette menace invisible, imperceptible, et pourtant terriblement mortelle.

Formulant à partir d'un réel déroutant les bases d'un inquiétant scénario de science-fiction, le documentariste danois Michael Madsen signe avec Into Eternity un premier long métrage fascinant, qui va bien au-delà de l'information pour produire une réflexion universelle sur notre responsabilité face à l'avenir ainsi que sur notre place en tant qu'espèce au sein d'une Histoire qui nous dépasse. Intégrant sans problème les conventions du documentaire traditionnel à son approche plus atmosphérique, Madsen crée un film affilé, glacial, où l'oxygène se fait rare - une sorte de balade en apesanteur au coeur d'un avenir post-apocalyptique imaginé, levant le voile sur notre présent par ses projections hypothétiques. Sans la moindre trace de dénonciation simpliste, l'essai filmique soulève une foule de problèmes contemporains en situant fort simplement notre existence et notre civilisation sur une échelle temporelle plus vaste qu'à l'habitude.

Une grâce élégiaque se dégage de cette méditation crépusculaire, Madsen alternant avec élégance entre ses entrevues, des images plus contemplatives de paysages désertiques, de mécanismes inexpressifs, et les plongées de sa caméra dans le gouffre d'Onkalo. Au rythme inexorable, désolé, d'une pièce de Kraftwerk ou d'un morceau de Philip Glass, il crée un lent ballet visuel d'une ample mélancolie. Même les entrevues s'inscrivent dans ce mouvement d'envoûtement, participent à cette sensation d'hypnose. Progressivement, les intervenants sont invités par le cinéaste à se poser des questions plus abstraites, à se détacher de leurs conceptions préétablies pour sonder la mystérieuse fissure ouverte à même notre conception du réel par Onkalo. Les réponses qu'il obtient se transforment souvent en de nouvelles interrogations, comme si la conversation elle-même avait semé le doute dans l'esprit de ses interlocuteurs.

Nous fixant dans la noirceur, éclairé par la lueur chancelante d'une allumette qui bientôt s'éteindra, le cinéaste scrute nos réactions à la recherche d'un trouble naissant, des marques extérieures d'une animation intérieure qui ne tarde pas à se faire ressentir. Son film se veut une prise de conscience, au sens le plus pur du terme; non pas l'implantation de connaissances fixes dans notre esprit, mais plutôt le déclenchement d'un processus de réflexion. Into Eternity n'est pas un documentaire détenant des solutions. Ce n'est pas non plus un film militant, s'engageant ouvertement contre l'utilisation de l'énergie nucléaire, quoique ce parti pris soit implicitement tangible. C'est d'abord un constat, l'affirmation lucide d'une situation irréversible, puis l'exploration perspicace des ramifications morales, éthiques et scientifiques de cette certitude. Ce sont les conséquences d'un fait donné qui intéressent Madsen, les hypothèses qu'il poursuit avec acharnement plutôt que la vérité.

Faut-il, pour préserver Onkalo de toute intrusion, l'oublier en effaçant jusqu'à la moindre trace de son existence? Devrait-on, au contraire, laisser un message dont le sens, immanquablement, se dissipera avec le passage du temps? Face à un problème de cette envergure, la somme des connaissances humaines devient subitement fort insignifiante. Nos solutions précaires paraissent presque comiques face à l'immensité des réalités auxquelles elles répliquent. Exposant les limites de la culture et de la communication, fondements même de notre lien au monde, Madsen rappelle en même temps que la fragilité de notre emprise sur le réel est la fâcheuse tendance de la race humaine à repousser les limites de la connaissance sans se préoccuper des retombées de ses actes. En cherchant à harnacher ce « pouvoir de l'univers » qu'est l'énergie atomique, l'humain pouvait-il prévoir qu'il ouvrirait une boîte de Pandore?

Comme Godard avec Alphaville, Madsen trouve le moyen de faire du présent un espace étranger, extirpant un futur latent des formes les plus insolites le peuplant. Désincarné, l'enchevêtrement de grottes ténébreuses et de machines implacables crée un univers visuel aride, un climat rigoureux et uniforme qui évoque l'ère de glace, l'hiver nucléaire, le potentiel apocalyptique de notre époque. Mais au-delà de cette impression esthétique très forte, c'est la dimension philosophique d'Into Eternity qui impressionne - son absence de prétention, son articulation limpide d'une crainte viscérale issue de ce vertige existentiel de prime abord assez abstrait qu'il arrive à faire ressentir parfaitement. Sous la forme d'une lettre à nos descendants, le documentariste danois signe ainsi un portrait émouvant (mais jamais sentimental) de son temps : une sorte de bouteille à la mer. Une lueur d'espoir, pour la suite du monde…
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Critique publiée le 31 juillet 2010.