L'équipe

Symbol (2009)
Hitoshi Matsumoto

Cube rubique

Par Alexandre Fontaine Rousseau
En l'espace de deux longs métrages, Hitoshi Matsumoto vient peut-être de s'imposer comme véritable maître de l'humour, non seulement dans son pays d'origine, le Japon, mais aussi à l'étranger, où ses films génèrent un enthousiasme fort mérité sur le circuit des festivals. Deux ans après le très drôle Dai nipponjin (ou Big Man Japan, pour ceux qui seraient plus sensibles à l'élégante poésie de son titre de distribution anglo-saxon), l'acteur-réalisateur-scénariste confirme ainsi son talent comique avec Symbol - un second film aussi parfaitement délirant qu'il est étonnamment maîtrisé sur… mais, au fond, de quoi peut bien parler ce truc? La question est légitime, la réponse nébuleuse, et pendant les deux tiers de sa durée, le film de Matsumoto capitalise sur cette ambiguïté pour entretenir un climat d'instabilité qui culmine pour notre plus grand plaisir en hilarité.

D'un côté, une histoire se déroulant au Mexique semble appartenir à un tout autre film que notre « programme principal ». De l'autre, un homme en pyjama jaune canari est prisonnier d'une pièce blanche où, en appuyant sur des pénis de chérubin fixés aux murs, il fait apparaître divers objets… une chaise longue, des lunettes 3D, des sushis, un mystérieux coureur africain… Lentement, le protagoniste apprivoise l'environnement dont il est prisonnier; il cherche à s'évader, élaborant son plan à partir d'un processus laborieux d'essai et d'erreur dont les conséquences sont fréquemment tordantes. Habilement, Matsumoto invite le spectateur à participer au raisonnement de son personnage, illustrant visuellement le procédé de réflexion de celui-ci et établissant ainsi une complicité qui se transforme en jeu. Ce cube est un casse-tête que nous invite à solutionner le cinéaste, le protagoniste qu'il incarne avec brio subissant à l'écran les conséquences douloureuses d'erreurs que l'on partage avec lui.

Étrange, c'est le mot qui décrit le mieux l'ensemble. Il est toutefois impressionnant de voir Hitoshi Matsumoto nous faire accepter, en quelques minutes à peine, la logique absurde, mais extrêmement précise, de sa petite expérience cinématographique. Deux systèmes coexistent en parallèle dans Symbol, deux mises en scène distinctes d'environnements aux antipodes l'un de l'autre. Le film cultive les oppositions nettes : la vastitude du désert contre le confinement de la pièce blanche, l'infini versus le néant, l'univers et l'atome le constituant. Dans l'épisode mexicain, une caméra plus organique colle au quotidien banal d'un lutteur masqué. Mais, à l'intérieur de son cube rubique métaphysique, Matsumoto n'obéit qu'aux règles imposées par le petit jeu qu'il a mis en place. La caméra devient alors une extension de ce système. Entre cette abstraction et le monde réel semble d'abord exister une membrane cinématographique imperméable, interdisant tout dialogue; puis, par un déclic délirant, le film brise cette barrière pour établir de nouvelles lois cosmiques qui matérialisent le lien entre les deux univers.

Malgré cette révélation symbolique, le film demeure une énigme, une grosse boutade se terminant sur une étonnante envolée ésotérique qui ne fonctionne malheureusement qu'à moitié. Si la finale de Symbol déçoit au-delà de son impact comique initial, tout ce qui précède constitue toutefois à n'en pas douter l'un des plus inventifs morceaux d'humour pur mis en scène depuis des lustres. À plusieurs égards, le film raffine cette stratégie de dissonance qui faisait déjà la force de Dai nipponjin. Ce cinéma est structuré de façon géométrique, extrêmement pondérée : la monotonie du quotidien (qui se cache, dans les deux films, derrière le masque mythique de l'héroïsme) coexiste avec un imaginaire complètement débridé, visuellement saugrenu, emprunté à l'univers télévisuel nippon où Matsumoto a fait ses premières armes. Le pince-sans-rire et le bouffon habitent le même film. Séparés par une frontière, leurs types d'humour complémentaires sont nettement mis en valeur sans se diluer l'un et l'autre. La différence fondamentale, c'est qu'ici la rupture est aussi narrative, donc presque totale.

De la même manière, Symbol offre un croisement en apparence improbable entre un humour d'observation très classique, à la limite retenu, et la démesure des jeux télévisés japonais misant sur l'humiliation sévère de l'Homme confronté à une machine implacable. Si nous rions dans l'univers aseptisé du cube, c'est en partie parce que Matsumoto (l'acteur) est constamment ridiculisé par Matusmoto (le réalisateur). L'un tire les ficelles de l'autre, et en laissant le spectateur croire qu'il est plus malin que ce sympathique ahuri le manipule de la même manière. Matsumoto s'amuse à nous donner un équilibre parfait d'indices et de temps de réflexion, afin que nous calculions à l'instar de son rat de laboratoire nos propres petits schémas d'évasion. L'humour devient, en quelque sorte, participatif, interactif; et la chute risible de cet avatar est partagée par le spectateur, assis confortablement dans la salle, mais totalement happé par le jeu se déroulant à l'écran.

Parfait comédien, scénariste de génie, metteur en scène méthodique, Hitoshi Matsumoto semble avec Symbol vouloir s'imposer comme étant le Elia Suleiman de l'absurde : un cinéaste comique qui prend très au sérieux la forme de son travail, et chez qui ce sont les dispositifs qui génèrent l'effet plutôt que la farce qui prime sur le reste. Tout en se permettant quelques coups en bas de la ceinture, et quelques blagues de pet au passage, le réalisateur offre un ensemble intelligent dont l'humour repose sur des idées originales, brillamment exécutées. Symbol n'est donc pas qu'un sympathique OVNI comptant sur son excentricité pour séduire un public blasé, capable de tout prévoir. C'est un film réellement réussi, qui mise sur les qualités de l'oeuvre précédente de son auteur, mais hausse aussi considérablement la donne. Pardonnons-lui donc ses rares errances, et attendons plutôt avec impatience la suite de ce qui s'impose déjà comme un projet cinématographique à part entière.
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Critique publiée le 28 juillet 2010.