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Written By (2009)
Wai Ka-Fai

Écrire ce que l'on veut

Par Maxime Monast
La mémoire est une faculté particulièrement intéressante. Elle nous permet de revivre des moments passés possédant une signification personnelle. L'exercice pousse le cerveau à s'animer d'un courant d'émotions. Mais cette méthode d'archivage est souvent trompeuse. En effet, la mémoire est sélective. C'est une façon de dire qu'on se rappelle de ce que l’on veut bien. Un choix qui entre en ligne de compte est l'ultime objectivité. On rejoue dans notre tête des images que nous avons sélectionnées. Et qu’est-ce qui est plus poétique que notre esprit? Il est évident que Au Kin-Yee et Wai Ka-Fai traversent cette logique pour concevoir les grandes lignes de Written By. Cette manière de réécrire, un montage de la mémoire, fascine leurs personnages et anime la trame narrative. Collaborateur de longue date de Johnnie To, Wai Ka-Fai s'approprie cet univers en insistant sur les dialogues et leurs conséquences. Il travaille son film à l’image de ses personnages en cherchant dans leur imaginaire et dans leur mémoire. La vérité et les mensonges sont au centre du récit. Les personnages préfèrent le mensonge avec cette révision et se nient leur vie présente. Ce jeu du coeur devient une course pour ne pas oublier, et surtout pour modifier les détails qui nous déplaisent.

Le présent voyage débute avec un accident de voiture. Le père sera tué, tandis que sa fille cadette deviendra aveugle. La mère et le jeune fils sont sains et saufs, mais le nid familial est brisé. Déchirée par les événements, la cadette décide d'écrire un livre sur cet accident. Par contre, elle y fait revivre son paternel (lui aussi aveugle) et enlève la vie au reste de la famille. Les pions sont ces deux histoires qui se juxtaposent et qui se mêlent pour créer le récit de Written By. On voit que même le titre est révélateur, cette « écrit par » est le leitmotiv qui change le cours de l'histoire. Dès que Melody (Mia Yam) se met à écrire, le monde imaginaire réagit et calque son guide. Ce que Tony (Ching Wan Lau) fait est directement lié avec l’état émotionnel de sa fille écrivaine. Et c'est aussi une approche qui affecte énormément la lecture du récit. Souvent, avec ces temporalités connexes, une difficulté s'installe en essayant de suivre le fil des scènes. Même si on nous offre des repères assez évidents, comme ce train fantôme de Meng Por et aussi la transfiguration d'Oscar (Ying-kit Chung) en chien, il arrive que le spectateur puisse se perdre.

Du côté de la mise en scène, Wai Ka-Fai reste en terrain connu. Les scènes marquent un moment, une action. On change de lieux pour faire avancer l'histoire. On retrouve aussi ce type d'évolutions chez son collaborateur Johnnie To, plus récemment dans Exiled, et dans leur Fulltime Killer. Ici, il est peut-être plus approprié de parler d'approche théâtrale. Ka-Fai traite les deux mondes comme des plateaux : il joue avec la scénographie. Un exemple de ce comportement est perceptible lorsque l'univers du père aveugle, dans le récit de sa fille, se transporte dans une forêt. Les meubles habitent en harmonie avec les arbres. Le tout reste techniquement intéressant, mais n'offre aucun poids à l’évolution du récit. Le tout est aussi en lien avec le jeu des acteurs. Il est difficile de se détacher de l'aspect théâtral qui est proposé dans la mise en scène avec les interprètes. Lorsque Tony devient aveugle dans le monde inventé, il joue d'une manière forcée, sans finesse, où son handicap sert de justification pour son comportement. Il est peut-être plausible d'associer cette tactique à l'écriture de sa fille, qui contrôle ultimement son personnage. Serait-t-elle une mauvaise écrivaine? Il est difficile de s’attacher à des personnages qui semblent être éternellement pris dans une telle boucle temporelle. Le désir de recréer ces événements, de faire un combat de plumes entre les deux personnages écrivains, nous donne une bataille inutile. On sent que Tony et Melody ne comprennent aucunement leur pouvoir littéraire. Ils essaient de se sacrifier, mais en vain. Le tout est futile et paraît être déchirant émotionnellement pour si peu de résultats.

Le contenu et l’intention du film ne font que perdre de la valeur avec une mauvaise utilisation des images de synthèse. Ces mondes imaginaires, fait entièrement par ordinateur, enlèvent énormément à la poésie du chagrin. La douleur que les personnages vivent ne se transpose pas dans ces souffles créateurs. Elle est piégée dans le monde réel, qui n’existe presque pas dans Written By. Ka-Fai n’applique aucune touche de réalité. Il préfère faire vivre la tristesse dans cette arabesque temporelle. Le but est peut-être d’exprimer un sentiment de plausibilité dans l’imaginaire. Une forme de possibilité infinie. Le fait que l’on puisse changer le déroulement d’une vie pour le meilleur ou pour le pire. On aspire à cette quête au centre de l’intrigue. Est-ce que Tony ou Melody peuvent trouver une manière de revivre et de reconstruire leur famille? La réponse est évidemment non. C’est quelque chose que nous savons dès le début, mais ce n’est pas le but. On tente plutôt d’avoir une certaine finalité. Le seul problème, c’est qu’on n’arrive jamais à cet idéal. Il n’y a aucune réponse à la fatalité. C’est une leçon écrite ici et qui défait en même temps toute attraction au sujet. Il s’agit d’un concept intéressant, mais qui n’aboutit pas complètement.

En somme, Written By est un film qui fonctionne entièrement sur papier. Une histoire qui vaut la peine d’être relue. En aucun cas l'image vient appuyer sa richesse littéraire. Il me semble inutile d'appliquer une grammaire visuelle, particulièrement celle de Ka-Fai, pour essayer de renforcer ce concept de la mémoire. Il est aussi évident que l'oeuvre est beaucoup plus réflective que divertissante. Pour l’apprécier à fond, il faut peut-être penser aux images qui sont plaquées au lieu de simplement les regarder. Notre analyse s'avère être plus intéressante que le film comme tel. Avec un sujet aussi profond et complexe, il est désastreux de laisser son auditoire sans guide définitif. Ici, la poésie et l'intensité du contenu pénètrent avec difficulté. Elles restent prises dans l'histoire inventée, dans la mémoire.
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Critique publiée le 20 juillet 2010.