L'équipe

Jesus Christ Saviour (2008)
Peter Geyer

Le Christ hérétique

Par Alexandre Fontaine Rousseau
La mégalomanie sauvage de Klaus Kinski a déjà été parfaitement documentée par son « ami » Werner Herzog dans My Best Fiend, qui débutait d'ailleurs sur quelques images de la délirante prestation que livra l'acteur allemand le 20 novembre 1971 à Berlin. Désirant présenter sa vision du Christ aux quelques 5000 personnes rassemblées pour l'occasion, le monstre monte sur scène avec la ferme intention de livrer à cette foule instable un dense monologue d'une trentaine de pages : performance colossale qui se bute en l'espace de quelques minutes aux réactions contradictoires des spectateurs, certains applaudissant ce « Christ anarchiste » protestant contre la guerre au Viêt-Nam, tandis que d'autres hurlent des insultes personnelles à l'intention de l'acteur qui tente tant bien que mal de demeurer concentré. Au-delà du freak show que constitue l'événement, minutieusement reconstitué par Peter Geyer pour les besoins de cette fascinante archive qu'est ce Jesus Christus Erlöser, force est d'admettre que l'épique prestation de Kinski demeure, malgré le passage des années, d'une indéniable richesse et d'une bien réelle pertinence. Évidemment, les fanatiques convertis d'avance aux frasques de ce phénomène de foire seront comblés par l'intense intimité de ce document. Mais derrière l'anecdote biographique, c'est tout un procès du rôle de l'artiste dans la société qui se déroule sous nos yeux ; et tous les conflits internes qui nourrissent le possédé Kinski, en éclatant ainsi au grand jour et de manière si évidente, révèlent avec une acuité sidérante toutes les contradictions du personnage christique qu'il cherche à révéler. L'acteur, échappant à l'échec du présent représenté, transmet par cette modeste trace filmique un message fort se glissant entre les mailles du temps lui-même pour arriver à nous intact.

Au coeur de la controverse secouant la salle en 1971 se trouve la figure historique et symbolique protéiforme du Christ. Klaus Kinski, à l'époque, n'est pas encore la figure mythique qu'en fera Herzog dans des films comme Aguirre, Fitzcarraldo ou Nosferatu : c'est un acteur de série B dont les jours de gloire sont chose du passé, et si plusieurs membres de l'audience semblent s'être déplacés dans le but de se moquer de lui, c'est surtout parce qu'il a le culot de se donner un tel rôle. Les gens sont venus pour attaquer un concept, une vedette, une fausse idole s'étant autoproclamée Christ. Certes, l'ego notoire de Kinski invite en rétrospective à penser que si le comédien choisit ce rôle, c'est qu'il s'identifie dans une certaine mesure au personnage. Mais l'intransigeance de la foule dépasse ce constat raisonné - et son incapacité à embarquer dans le jeu proposé par l'acteur déroute aujourd'hui. Kinski, c'est bien connu, finit par perdre les pédales. Ce que la légende oublie de mentionner, c'est qu'il remonte par la suite sur scène dans l'espoir de poursuivre son texte. Plusieurs fois. La dévotion de l'acteur est hallucinante : the show must go on. Visiblement affecté, mais malgré tout déterminé, il persiste à raconter l'histoire de cet « homme d'aventure » qui a vécu jusqu'au bout, sacrifié jusqu'à sa vie au nom de ses convictions. Le Jésus auquel il croit est un révolutionnaire sans parti, une figure mystique sans église dont le message d'amour est d'abord un violent refus du compromis. C'est un être trop total pour les doctrines, trop authentique pour les slogans creux. Les absolus qu'il affirme font peur, oscillent de manière insaisissable entre le totalitarisme et l'anarchisme.

Progressivement, les choses s'enveniment. On traite Kinski de fasciste. On n'a peut-être pas tort de le faire. La démesure du personnage qu'il incarne fait planer sur la salle le spectre d'un cauchemar encore frais dans la mémoire du peuple allemand. Dans le modèle que propose Kinski, il y a par-delà le discours, la personnalité écrasante, dominante, du « chef » : même s'il est anarchiste, même s'il crache sur les crucifix à son effigie, le personnage du Christ se définit comme étant celui qui détient la vérité, celui qu'il faut écouter religieusement. Ce rapport d'autorité, c'est aussi celui qui existe entre le comédien et la foule - celui que critiquent certains spectateurs qui provoquent par leur comportement une nouvelle forme de théâtre, un nouveau spectacle. Le chaos que prêche Kinski (sans l'appliquer, l'accusent certains) s'empare ainsi de la salle, faisant dérailler la performance préparée du côté de l'événement spontané. Ce conflit, c'est l'affrontement direct entre deux conceptions de l'art, l'une classique où le fond prime sur la forme et l'autre plus moderne où la forme constitue le discours. Le débat théorique est capté sur le vif, et la salle de spectacle ce soir là se transforme en un véritable champ de bataille. La modernité artistique, dans Jesus Christus Erlöser, n'est plus un enjeu esthétique. C'est le choc direct entre un animal sauvage et une masse déchaînée, entre l'artiste convaincu et l'auditoire qui refuse de l'entendre. Cette tragédie est peut-être plus fascinante encore que celle qu'espérait présenter Kinski. Que les deux se répondent ainsi, se complètent de manière si cohérente, tient presque du miracle. Registre religieux oblige...

Formellement, le film de Geyer s'en tient essentiellement au rôle de témoignage objectif. Geyer désire recréer, à partir de sources fragmentaires, l'expérience linéaire d'un événement qui, par sa nature elle-même délirante, ne nécessite pas de mise en scène extravagante. Klaus Kinski est déjà plus grand que nature. L'étincelle de folie qui l'anime est tangible, tout comme l'incertitude trouble que trahit son regard lorsque l'on commence à s'en prendre à lui. Son projet artistique est assez démentiel, les réactions qu'il provoque assez intéressantes ; l'expérience, telle qu'elle est reproduite dans la mesure du possible par le réalisateur, se passe des commentaires qu'on aurait pu ajouter dans le but de clarifier ou d'expliquer. Ce qui importe réellement c'est que la proximité privilégiée qui se crée entre le spectateur et l'artiste, figure aussi charismatique qu'énigmatique, n'est jamais mise en danger par la construction du document. Ce qui demeure, c'est l'impression d'assister à un réel « moment » - de le vivre, et de pouvoir le réfléchir librement. Jesus Christus Erlöser est un complément au mythe Kinski qu'a su créer Werner Herzog avec My Best Fiend ; il ne cherche pas à le démonter ou à l'entretenir, mais permet de comprendre un peu mieux ce colossal personnage dont la légende déjà dépasse la réalité. Même sans les embellissements d'Herzog, même sans les mythes l'entourant, l'acteur demeure une créature fascinante, à la présence captivante. Ce film ne fait que le confirmer, de la manière la plus transparente possible.
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Critique publiée le 24 mai 2010.