VOL. 5 NO. 21-22
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Piège américain, Le (2008)
Charles Binamé

Piégé par le cinéma américain

Par Mathieu Li-Goyette

C’était le temps de la Révolution tranquille, de l’affirmation du Canada français en Québec. C’était aussi le reniement de notre réputation forgée dans le martyr, la souffrance remplacée bientôt par une quête assoiffée d’idoles provocantes et de symboles rassembleurs. Abordé dans cette optique, Le Piège américain raconte la vie trépidante de Lucien Rivard, ancien narco-trafiquant québécois ayant œuvré de Cuba à Montréal en passant par Dallas jusqu’à avoir été impliqué dans l’assassinat du président John F. Kennedy. Cette relique de l’époque de notre héroïsme québécois frappe par son désarroi et l’effort vain d’avoir tenté de jouer dans la cour des grands nababs américains. Rapatrié à Montréal puis emprisonné, Rivard se fait bientôt, lui aussi, héros martyr et trahi à l’image d’un peuple qui s’était jadis imposé des pointures plus grandes que nature. Armé de Rémy Girard dans le rôle-titre, d’un Charles Binamé en possession de ses moyens comme jamais, Le Piège américain se déploie d’abord devant nous comme un brillant mémorium de l’après Grande noirceur, ensuite comme candidat potentiel de notre J.F.K.national.

Du moins, c’est l’espérance que nous avons jusqu’à ce que l’on se penche sur le scénario. Écrit par Fabienne Larouche, dont la réputation précède ses projets (interprétez à votre guise), le scénario du Piège américain est truffé de lacunes et ne parvient qu’à banaliser l’ensemble. Là où l'on comprend bien l’intention de l’écrivaine-productrice à édifier le passé d’un homme vers de nouveaux cieux pour lui rendre hommage dans la mesure de son importance dans les années 60, on bloque aussitôt face à sa prise de position. Lorsque Le Dernier Tunnel d’Érik Canuel y échappait, le Piège tombe sous le charme de Lucien Rivard en lui rendant un hommage où le crime paît et où «Lucien Rivard mourut paisiblement en 2002». Nous offrant d’entrée une piste narrative intéressante lorsqu’on débute par Rivard nous racontant en prison l’histoire de sa carrière, le filon n’est plus exploité jusqu’à ce qu’on le retrouve dans cette cellule beaucoup plus tard en oubliant carrément d’utiliser le plein potentiel de cet aller et retour.

Plus problématique encore sont les hasards du scénario où l’action des personnages est vulgairement mise de côté en nous transportant d’un lieu à un autre, où l’on n’assiste qu’aux conséquences des actes posés par les complices de Rivard ailleurs dans le monde. Muté en jeu de conséquences banales, c’est une tempête dans un verre d’eau au niveau dramatique et non le jeu insidieux souhaité de malfrats terrés dans la société. Dans cet univers peu plausible où tout le monde parle anglais, mais aussi mystérieusement français, la prestance recherchée chez Rivard ne donne vraisemblablement aucune chance à Rémy Girard qui doit plus souvent qu’on ne l’a vu récemment dans notre cinéma côtoyer les grands noms du fils de Rockefeller, Bobby Kennedy, Bonano et j’en passe. Dialogues où ces personnalités connues auraient pu se démarquer et atteindre une certaine crédibilité, ils se retrouvent tous au même pied d’égalité où on aurait peine à différencier le jargon du politicien à celui du malfrat. La couleur des dialogues, pourtant la caractéristique de mise pour le gangstérisme au cinéma, n’est définitivement pas au rendez-vous.

À tout le moins, le jeu nonchalant et scrupuleux de Rémy Girard et de ses collègues de l’écran (Colm Feore en parrain remarquable) sauve les meubles d’une entreprise ambitieuse. À se débrouiller avec un scénario chancelant et des dialogues qui le sont tout autant, les performances parviennent en de rares occasions à nous faire oublier le flagrant manque d’intérêt à poursuivre l’écoute d’un film qui s’enfonce séquence après séquence dans le cliché d’un cinéma de série B, de télévision bref (oublions les liens aisés entre la scénariste-productrice et son passé). Peut-être seul autre point d’intérêt du film, la réalisation minutieuse de Charles Binamé en pleine possession de ses moyens et qui prouve avec son dernier-né qu’il est prêt à franchir de nouveaux sommets. Facilement du calibre américain, c’est un festin pour les yeux à coup d’éclairages tamisés, contrastés, d’une aisance peu vue ici quant aux mouvements de caméra, bref, le bal masqué auquel le cinéaste souhaitait nous invité fonctionne, est attrayant, mais ne nous entraîne pas avec lui. Faute à ses invités et leurs conversations bancales, trop peu provocantes à la limite.

Le Piège américain est un film qui, en bout de ligne, ne pourra cacher son échec (financier puis critique) derrière les typiques contraintes de production en ce qui a trait au scénario. Film désespérément en quête de son propre héros, il se révèle finalement aussi pathétique que ceux qui avaient bien pu élever Lucien Rivard au rang d’idole nationale. Constat dont on aurait pu se passer vu l’intérêt premièrement manifesté sur le sujet, la catastrophe se voit évitée de justesse par la mise en scène et la distribution étincelante. À l’image des récents blockbusters québécois (La Ligne briséeNitro, etc.) le nouveau mouvement amorcé par Bon Cop, Bad Cop aura été de courte durée si l’on s’en tient à la tendance nivelée vers le bas des deux dernières années. À souhaiter jouer vulgairement dans la cour des grands, le maniérisme apparaît de plus en plus comme étant une maladie de notre cinéma national. En ces temps où les blockbusters américains cumulent les recettes à succès, la survie ne passe peut-être que par une cinématographie redécouvrant les sentiers longtemps abandonnés qui nous caractérisait auparavant. Borderline et Continental, un film sans fusil rappelant l’errance post-référendaire des années 80, La Brunante comme agréable rime des années 60 et ainsi de suite. À tout le moins, si les tentatives de charmer l’audience québécoise en combat singulier face au géant américain se perpétuent, qu’elles soient capable de leur tenir tête. Dans le cas contraire, ce crépuscule des [de nos] idoles opéré à travers les récents échecs commerciaux et critiques de tels films ne parviendra qu’à faire ressortir au grand jour les faiblesses de notre cinéma pourtant en plein redressement.

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Critique publiée le 17 juin 2008.