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Mildred Pierce (1945)
Michael Curtiz

Rêves de femme

Par Mathieu Li-Goyette
D’accord pour Dashiell Hammett (The Maltese Falcon, The Glass Key), aussi pour Raymond Chandler (The Big Sleep), mais il semble particulièrement improbable que le film noir se soit attiré les lettres de noblesse qui l’honorent aujourd’hui sans l’apport du romancier James M. Cain (Double Indemnity). Non seulement parce qu’il a été l’auteur dont se sont inspirés quelques-uns des meilleurs films noirs du temps, mais aussi par l’apport dramatique que sa plume conféra à la littérature de fiction pulpeuse des années 30. The Postman Always Rings Twice, Out of the Past, The Killers, The Big Heat, Mildred Pierce, sont des œuvres, indépendamment de leurs metteurs en scène respectifs ou de leurs origines exactes, typiquement imprégnées de l’atmosphère de Cain. Épaisse brume entourant des personnages au passé flou, Mildred Pierce est une adaptation d’une œuvre phare de l’écrivain et fait honneur à la fois à son style et à la virtuosité dont Michael Curtiz, clone cinématographique de l’auteur du roman, démontre au fil de l’un des plus brillants films du cycle noir.

Atypique à son genre de plusieurs manières, Mildred Pierce commence là où de nombreux films noirs se terminent. Un mari, bien bâti, beau et élégant meurt sous les coups de feu de sa femme. Dès le premier plan, Curtiz nous initie à l’enfer primitif établi par le romancier : il y a un meurtre, nous savons qui l’a commis, mais nous ne savons pas encore pourquoi. Dans ces premiers pas au sein de cet univers glauque, le cinéaste annonce aussi son talent de détective se déployant dans des plans agiles capables d’explorer le décor à leur propre gré. Toujours à la recherche d’indices et de profondeurs de champ révélatrices de causalité pour dénouer le mystère, la mise en scène de Curtiz est extraordinairement habile. Elle chérit des espaces immenses dévidés de ses objets pour laisser libres courts à des ombres tourmentées accaparant les meilleures tensions de l’œuvre. Inversement, lorsque Curtiz a besoin de retomber sur des pattes plus tangibles (car gambader de la sorte dans une imagerie expressionniste doit un jour céder le pas au récit informatif), il charge les cadres des plus beaux éléments stéréotypes de l’époque. De la banlieue jusqu’aux manoirs du littoral, les personnages de Mildred Pierce errent dans une vision curtizienne très assumée de l’Amérique. Héritier d’un sens de la beauté européen, Curtiz est l’un des plus sous-estimés baroques du cinéma, quelqu’un sachant allier un petit air kitsch, surfait – presque mal fait – à des héros cyniques qui traitent l’environnement comme il est : allégorie factice cherchant à évoquer plus qu’à représenter un certain état d’esprit cloisonné derrière les portes du rêve américain.


Le cynisme façon Curtiz a contribué à ériger de nombreuses vedettes à leur statut de légende (Bogart, Cagney, Claude Rains à sa petite façon toute impeccable). Mildred Pierce, quant à elle, y échappe. La femme donne au film son nom, une self-made-woman par excellence de la côte ouest. Elle vient d’une famille pauvre, s’est mariée à un petit investisseur bourgeois qui l’a quitta rapidement l’a laissant seule avec leurs deux filles. Lorsque la cadette décède d’une pneumonie impromptue, Mildred cherche du travail et parvient, au fil de ses économies à fonder une chaîne de restaurants grâce à l’apport professionnel d’un ami de longue date macho, Wally Fay incarné par Jack Carson, détestable à mourir dans son rôle de mâle alpha. L’héroïne achète l’espace commercial à un certain Monte Beragon (tombeur de ses dames interprété de manière tout juste trop artificielle par Zachary Scott) assassiné dans le prélude d’un récit raconté à l’envers. C’est-à-dire que nous n’apprendrons qu’à connaître graduellement les motivations du triangle amoureux au moment où le chef de police menant l’enquête interrogera Mildred. L’histoire de la femme est condensée dans ce flashback de quelque 90 minutes servant à comprendre la mise en situation et l’épilogue d’un polar planifié avec concision et originalité. Sa finale, la façon efficace de Curtiz de tracer par-dessus les calques populaires des personnages en mesure de détourner les attentes envers le film noir lui permet de conduire le bal à son aise. Entourée de ces personnalités cyniques dont nous parlions, Mildred n’est jamais prise au sérieux. Ceux qui gravitent autour d’elle abusent de sa confiance, de sa condition féminine de mère et d’épouse obligée, par sa classe sociale et les règles de l’Amérique, à se conformer aux préjugés.

Meurtrière, Mildred est, à sa manière, la première victime du film. Amenée à aimer une fille ingrate, elle se démène corps et âme pour la satisfaire et subvenir à ses besoins démesurés. Contrainte à supporter un homme, on lui empêche d’avoir ses droits légitimes sur la chaîne de restauration qu’elle a pourtant érigée de ses propres mains (des premiers clous pour fixer les banquettes aux profits faramineux, elle est responsable de A à Z de sa propre réussite). Mais on essaie de lui enlever! Sa fille tente de la manipuler pour lui soutirer de l’argent, l’ex-ami Wally lui demande et son corps et son héritage, son nouvel amant est, en fait, pas si bien intentionné que l’on voudrait le croire. En dessous de son succès, Mildred est épiée par le regard envieux de ses prétendants malintentionnés. Fidèle à James M. Cain, Curtiz achemine toutes les victimes et proies dans la même finale où leurs destins s’entremêlent dans un seul et unique canevas. La durée respectable du film (presque deux heures) nous permet, par la force d'un récit patient, de connaître de fond en comble ses enjeux et aboutissements possibles. Une fois la courtepointe toute tressée puis imbibée par le sang des coupables (car il n’y a pas d’innocents chez Cain), Curtiz l’essore jusqu’à épuisement d’alibis. Tout le monde y passe.

La technique ménagère de Curtiz étant servie par la puissante actrice Joan Crawford dans le rôle-titre, le cinéaste est particulièrement efficace dans ce film à construire des espaces aisément reconnaissables. Dans les faits, Mildred Pierce se déroule dans un huis clos, dans un poste de police où nous allons et repartons pour plonger dans les mémoires de l’inculpée. Récit oral permis par une voix hors champ éparpillée pour redonner du rythme aux souvenirs (et pour laisser aux souvenirs la chance de s’exprimer par eux-mêmes), le spectateur sait généralement très rapidement où il se trouve, même s’il n’y a jamais été. Étant ce qui caractérise peut-être le plus le grand talent de Curtiz (et cette tactique n’est pas non plus étrangère à l’efficacité de son chef-d’œuvre Casablanca), l’utilisation des flashbacks dans Mildred Pierce peut paraître abusive dans ce qu’il en fait. Tout comme le profilage des acteurs de race noir fait grincer des dents, le film n’est pas épargné par les contraintes morales de son temps. Bien que la femme y fasse plutôt bonne impression, les figures de la garce, du dom Juan et de l’enfant gâté, empêchent l’œuvre d’atteindre, après un visionnement attentionné, la sensibilité et la nuance procurée par les autres prestigieuses critiques sociales qui font de Curtiz un auteur si important. Méticuleux, disciple des plans de grues complexes et aux limites du superflue, Mildred Pierce contient à peine – pour notre plus grand bien – l’énergie débordante de son chef de bataille. Un amoureux de la tragédie, mais jamais en dépit de l’acuité, entre celles de l’anthropologue et du sociologue, qu’il espérait mettre en pratique contrat après contrat.
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Critique publiée le 4 avril 2010.