VOL. 5 NO. 21-22
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Grandes chaleurs, Les (2009)
Sophie Lorain

La sueur de l'effort et la sueur de l'inconfort

Par Mathieu Li-Goyette
La ville de Québec défile sous un plan aérien impressionnant. La mise en scène semble fluide. Le film, quitte à présenter la capitale comme une carte postale mal cadrée, se passe dans un contexte peu courant du cinéma québécois. Une intervenante sociale qui oeuvre quelque part entre Québec et Lévis, épuisée par le boulot, épuisée par un mari décédé et poursuivie par un jeune freluquet sapide de 19 ans qui ne cesse de la pourchasser et de la croiser - miraculeusement dans une ville qui abrite quelques 500 000 citoyens - et de lui faire offrande de son corps d'Apollon. Plus important encore, la soeur de notre Gisèle (notre protagoniste confuse) a commis l'adultère des années durant avec le défunt époux et le freluquet en question est un des anciens «clients» de notre girouette. Que faire devant la tromperie et la stature professionnelle demandée pour ne pas finir dans les petites culottes du jeunot? La question, si elle semble idiote, se pose dans un film aux allures comiques et au fini mélodramatique qui se dédouble d'une retranscription particulièrement absurde de la génération du jeune charmeur (François Arnaud, plus charismatique que réellement convaincant). Les jeunes « bums » de Québec, à en croire Les Grandes chaleurs, occupent les dures soirées de la cité à faire exploser des bouteilles de cola brassées et à poursuivre leurs amis à bord des calèches du Vieux-Québec (qui ont visiblement maintenant la permission de s'aventurer jusqu'en banlieue). Adapté d'une pièce de Michel Marc Bouchard qui a pourtant fait ses preuves, il y a, au passage de la scène au grand écran, eu une perte de pertinence et un gain d'idioties qui peinent à trouver leurs origines.

Premièrement, parce que l'humour absurde peut être un humour intelligent. Deuxièmement, parce que la distribution (qui recèle Marie-Thérèse Fortin et Maxime Dumontier dans le générique) peut parvenir, on s'en rappelle par expérience, faire tenir un film sur ses épaules. Et troisièmement, rien ne poussait à croire que le premier long-métrage signé de l'actrice Sophie Lorain serait si mal épaulé et si mal exploité. Catastrophe cinématographique des premiers plans juteux du pantalon jeans de Yannick (François Arnaud) à cette chute de la vilaine soeur au beau milieu d'un lac, Les Grandes chaleurs en question sont une suite de péripéties « en chaleurs » où celle qui n'a pas été satisfaite depuis belle lurette sera enfin récompensée par le deus ex machina d'un adolescent hormoné à la cadence « femme mature ». Sans vouloir paraître vulgaire ici, il est important de soulever que le film de Lorain l'est autant sinon plus dans le développement d'une relation amoureuse interdite où l'affection du jeune homme envers cette Gisèle ne semble aucunement décoller de l'aspect sexuel du couple. Petite première tendresse bien charmante avec le coup des fleurs, il y a bien peu de choses qui intéressent Yannick mis à part le corps de sa nouvelle partenaire tourmentée (par un patron jaloux qui menace de lui faire perdre son emploi) et ses propres abdominaux qu'il s'efforce d'exubérer le plan fixe venu alors que le scénario de Bouchard aurait voulu nous faire croire tout autrement à la complicité. Cliché, modelé sur un schéma classique et mal articulé du drame romantique, la romance des Grandes chaleurs est mal dosée et bascule du registre comique au registre dramatique sans l'aisance et l'humour requis pour éviter le malaise général.

Pourtant, bien que certaines interprétations puissent détoner du lot (prenons celle de Marie Brassard en soeur et tante incapable), il ne fait pas chaud souvent dans Les Grandes chaleurs. Bien mince caractérisation des personnages secondaires, touches poétiques très louches, cadrages à repenser, le traitement de l'espace n'est pas plus cinématographique qu'il se contente souvent d'être la vision aplatie d'un monde sans réalité. Autant que cette impression « chaude » ne se véhicule pas vraiment alors que Yannick débouche une bière trainant sur une table ensoleillée, autant que ses amis soient en mesure d'épier une conversation à 15 mètres de distance et à travers une fenêtre close, la liste d'incohérences autant physiques que scénaristiques et cinématographiques ne méritent pas nécessairement l'énumération. D'une part, parce que nous aurions aimé que le film de Lorain se prouve d'un meilleur acabit, et d'une autre, parce que la question du tabou dans une relation amoureuse à 30 ans de distance se pose avec raison et avec les répercussions qu'elle peut entraîner. Comme toute audace, il est donc aussi fort probable qu'elle tombe à plat et que son potentiel provocateur se dissipe suite aux absurdités. Si le cinéma se veut une représentation réaliste d'une certaine vision, sa cohérence se voit assurée par la création d'un monde complexe qui, à condition d'établir ses propres lois rapidement, doit se plier à la logique qu'il met de l'avant contrairement aux largesses que le théâtre (classique, contemporain ou expérimental) peut se permettre en tant qu'art de la scène et de la personnification. De la mascarade au subterfuge, l'expérience de Michel Marc Bouchard est ratée.

En d'autres mots, il n'y avait peut-être pas de cloison sur la scène qui séparait les jeunes du nouveau couple. Ledit quatrième mur devait être ouvert, permettant au spectateur de théâtre de voir les voyeurs et les épiés dans le développement malsain d'une relation que l'on craignait (au nom de l'amour spirituel et instantané du couple) être dévoilée au grand jour. Au cinéma, l'amalgame passe sous le montage alterné, les pitreries d'un groupe comme de l'autre qui s'accumulent vers une apothéose grotesque relevant plus de l'enfantin que des petits airs de Commedia dell'arte. Accompagné par une bande-sonore au sommet de la musique « indépendante de bistro caniculeux », Les Grandes chaleurs est servi par des dialogues grossièrement interprétés et dictés par des comédiens qui semblent avoir oublié, malgré leur talent, l'habituelle scission entre le jeu de scène et celui de la pellicule. Ces moments d'un lyrisme de bas-étage (évitons, comme nous disions, l'énumération), en font essentiellement un film pour satisfaire les propres pulsions de son public cible. Qu'il soit adolescent et en quête de sujets intouchables ou bien plus âgé et à la recherche d'une fidèle transposition d'un fantasme juvénile, celui-ci ne pourrait y trouver qu'un bien mince bagage à emporter avec lui. Lieu d'air climatisé par excellence, la salle de cinéma ayant bénéficié des grandes chaleurs pour remplir ses sièges aura aussitôt fait de projeter sur son écran ce gâchis incompréhensible en réussissant, modestement, à formuler quelques promesses pour la « carrière » de réalisatrice d'une de nos comédiennes populaires.
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Critique publiée le 19 août 2009.