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Koko-di Koko-da (2019)
Johannes Nyholm

Partir, c'est mourir un peu

Par Jean-Marc Limoges

Maupassant disait : « Le voyage est une espèce de porte par où l’on sort de la réalité comme pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve. » Cette citation pourrait très bien servir d’exergue au film cauchemardesque de Johannes Nyholm. La prémisse, pourtant bien ancrée dans la réalité, n’annonçait pas la dérive onirique à laquelle on allait nous convier : un couple — Elin et Tobias —, sans doute pour oublier la douleur qui le tenaille, part en camping trois ans après la mort accidentelle de leur jeune fille. Or, un trio surréaliste — composé des sosies de Maurice Chevalier armé d’une canne à pommeau (fredonnant vicieusement la comptine « Le coq est mort, le coq est mort ; il ne dira plus kokodi kokoda »), du géant Ferré trimbalant un clébard exsangue (et se chargeant de terrasser sans mot dire les deux routards) et de Bellatrix Lestrange qui en tient un autre en laisse d’une main (et qui éclairera avec sa lampe de poche le massacre de l’autre) – viendra, sur le mode itératif, tourmenter (à mort !) nos campeurs comme des jack-in-the-box tout droit sortis d’une innocente boîte à musique, dernier cadeau offert à la fillette pour ses huit ans. Le génie de ce récit hallucinatoire est d’avoir ainsi donné corps, tout simplement, à ce deuil que l’on peine à faire.

Les beaux moments en famille ne durent que peu de temps après le générique. On n’a guère la chance de saisir la dynamique familiale. L’enfant trépasse. Bêtement. Comme ça. On a alors droit à une charmante pièce de marionnettes découpées sur du papier de soie, laquelle nous montrera, sur une tonalité symboliste, comment le coq de la comptine s’empare de l’âme de la défunte. Cut. Trois ans plus tard. Nyholm positionne sa caméra sur la banquette arrière de la voiture du couple qui s’engueule — en route pour un lieu indéfini où il plantera sa tente —, exactement à la place qu’aurait pu occuper la petite. Aussi en venons-nous nous-mêmes à oublier la morte (tout en en sentant continuellement la spectrale présence), à laquelle le réalisateur ne nous aura pas donné le temps de nous attacher et dont il n’aura même pas pris la peine de nous montrer les funérailles. En somme, il nous installe dans l’exacte position de ce couple qui, refusant d’affronter l’affliction d’une telle perte, semble être rapidement passé à autre chose. Or, à la lumière de ce disait Montaigne au sujet de ses voyages (« je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche ») ou de ce que disait Alphonse Karr au sujet des nôtres (« les voyages prouvent moins de curiosité pour les choses que l’on va voir que l’ennui de celles que l’on quitte »), nous pourrions affirmer que ce départ effréné cache un évident mal-être que le duo désire oblitérer et que le trio se fera un devoir de lui rappeler.

Dès cette scène de voiture, lors de laquelle une dispute éclate au sujet de vulgaires broutilles, la dynamique (malsaine) est installée : Tobias prend toujours des détours, ne dit jamais les vraies choses, tourne tout en dérision. Leur fille est morte. Et aucun d’eux n’en parle. Là réside la cause — et les conséquences — de leur excursion. On a beau se déplacer, se mouvoir, voyager encore plus loin, on transportera toujours les problèmes non résolus dans son baluchon. Ils n’ont pas encore compris, comme le disait Rilke, qu’« il n’y a qu’un voyage, [et que] c’est le voyage au-dedans de soi » ou, comme le disait Sénèque avant lui, que « c’est d’âme qu’il faut changer, non de climat ». Aussi, tant que nous n’en aurons fait notre credo, n’arriverons-nous jamais à voir plus loin que le bout de notre nez, ni à envisager clairement l’avenir. Voilà pourquoi chaque scène où nous voyons, depuis la banquette arrière, la route, est floue, le jour, sombre, la nuit. On ne se défait pas si facilement du souvenir d’un proche qui nous a quittés. Il nous pourchassera, sera derrière nous, tant que nous n’aurons pas verbalisé notre chagrin ni accepté son départ. Même si « le coq est mort », eux, ils continueront de se réveiller, avec ou sans son chant, et de vivre quotidiennement le même calvaire. Et c’est aussi pourquoi la comptine revient sempiternellement tyranniser la bande-son. Nous avons beau changer de scène, nous aussi, il y aura toujours cette ritournelle qui nous hantera et dont nous ne pourrons si facilement nous défaire. On aura beau la jouer avec d’autres instruments, sur un autre tempo, sur une autre clé, ce sera quand même toujours la même rengaine, le même souvenir, le même trauma.

Pour se sortir de cette boucle obsessionnelle — et pour changer d’air ! —, Elin suivra un mystérieux chat blanc qui la conduira pas à pas devant le théâtre de marionnettes auquel nous avons eu droit au tout début. Elle devra regarder les choses en face, affronter le deuil. Ce récit intradiégétique, évidemment filmé frontalement, nous montre derechef le couple (sous la forme de mignonnets lapineaux) tenter de tuer, en vain, le coq (toujours !) qui, tel un phénix, renaît chaque fois de ses cendres. Ce n’est pas la vie du coq qu’ils doivent arracher, c’est la mort de leur fille qu’ils doivent accepter. Et il faudra, par la suite, un accident de voiture, il faudra la mort d’un chien (le chien que trimbalera le géant), il faudra un cauchemar, bien réel cette fois, pour que le couple laisse finalement couler les larmes salutaires qu’il retenait indûment. La conclusion, avec sa plongée extrême et son traveling arrière, nous permet de penser que si leur fillette est déjà disparue, c’est leur chagrin qui s’envole enfin. Comme le disait le philosophe Jean Grenier : « On peut voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver. » C’est la grande leçon qu’illustre, à coup d’images fabuleuses et d’opiniâtres complaintes, ce film dont on aura du mal à se défaire.

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Critique publiée le 3 août 2019.