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3 Visages (2018)
Jafar Panahi

Jafari, Panahi et l’art de l’humanisme spéculaire

Par Olivier Thibodeau

C’est avec timidité que Panahi s’attelait de nouveau à l’art cinématographique après son interdiction de tournage en 2011, posant l’objectif d’un téléphone intelligent sur lui-même et son appartement, dans un effort de mise en scène documentaire génial, mais squelettique. Un peu comme un violoniste célèbre, forcé par les autorités de jouer de la contrebasse dans son salon ; un virtuose qui, avec le temps, était sûr de retrouver la touche, tel qu’en témoigne le présent film, accomplissement de l’immense travail auteuriel effectué depuis Ceci n’est pas un film (2011). En effet, non seulement le réalisateur du Cercle (2000) retrouve-t-il ici la liberté de mouvement qui caractérise ses œuvres classiques, s’émancipant des lieux de tournage exigus qu’il fréquentait dans les dernières années (la villa de Pardé [2013], par exemple, ou l’habitacle véhiculaire de Taxi [2015]), mais il conserve aussi la démarche réflexive acquise depuis, livrant dans la foulée ce que l’on pourrait considérer comme son chef-d’œuvre absolu, docu-fiction généreux où les jeux spéculaires savants reflètent parfaitement la complexité des rapports humains qui en constituent le cœur.

Renouer avec le cinéma iranien, c’est toujours renouer avec un humanisme exemplaire, renouer avec un amour et un respect indéfectible de la gent écranique qu’il est rare de retrouver dans le cinéma occidental. Un humanisme que l’auteur démontre ici dans chaque scène, dans l’exposition pittoresque des personnages et dans leur mise à l’écart du cadre, dans sa rescousse makhmalbafienne d’une jeune actrice éplorée, mais surtout dans son abnégation personnelle en tant que créateur omniscient et actant simultané du récit. En effet, s’il brise souvent le quatrième mur, notamment lors d’un échange téléphonique savoureux avec sa mère, où il assure à cette dernière qu’il n’est pas en train de faire un film, Panahi le rapièce aussitôt pour mieux se fondre à la masse théâtrale de villageois diégétiques, contraint par sa propre main au prosaïsme d’un récit qui s’apparente d’autant plus au réel qu’il avoue ainsi ne pas en posséder toutes les clés. De la mise en abîme à la -mise en abîme constante du matériau filmique se dégage ainsi tranquillement une adéquation entre les créateurs et les créations du film, qui dans un effort réjouissant de représentation se retrouvent ici sur un pied d’égalité.

Le tout débute avec le témoignage vidéo cellulaire de la jeune Marziyeh Rezaei qui, troublée de voir ses rêves d’arts dramatiques achopper contre l’écueil des devoirs matrimoniaux, met en scène son suicide, question d’attirer l’attention de la célèbre actrice Behnaz Jafari. Cette dernière apparaît dès le plan suivant, pleurant l’apparente mort de la jeune femme dans une voiture conduite par le réalisateur, en route vers le village éloigné d’où provient la vidéo. C’est donc un film d’enquête qui se profile ici, un film d’enquête singulièrement sensible et cinéphile, où le suspense provient du décalage de focalisation provoqué par l’abdication du réalisateur de ses privilèges hiérarchiques. Lorsque Jafari disparaît derrière la porte des Rezaei en quête de leur accord pour ramener Marziyeh à Téhéran, personne d’autre ne passe. La caméra reste dehors à observer le réalisateur qui observe le frère récalcitrant de la jeune femme en train de l’observer en retour, dans un rapport de regards d’autant plus complexe qu’il est fruit de l’abandon délibéré d’un pouvoir d’omniscience acquis. Le molosse se saisit alors d’une grosse pierre, et Panahi quitte tranquillement la scène. Pas pour s’éviter les foudres ennemies, mais pour leur fournir un exutoire, tel qu’en témoignent le bruit de tôle meurtrie qui se fait entendre peu après et l’intégralité du plan suivant, où la caméra posée sur le tableau de bord donne à voir le pare-brise fracassé de sa voiture, offrant ainsi au spectateur une énième démonstration de l’humour chaleureux et raffiné qui caractérise le film. La caméra reste également dehors lors du séjour de Jafari chez une ex-actrice résidant au village, forcée de passer la nuit avec le réalisateur et les spectateurs, dont les désirs scopiques se heurtent alors à un respect pourtant élémentaire pour l’intimité d’autrui, lequel constitue l’énième expression de l’éthique discursive régnante.

À l’instar de nombreux classiques iraniens, 3 Visages est un trip cinéphilique d’une extrême générosité, un film dont la réflexivité formelle s’accompagne d’amusantes discussions diégétiques à propos du cinéma. Nous conviant tour à tour à la recherche d’une actrice par une actrice, à la découverte fortuite d’une autre actrice dans une cabane tapissée d’affiches de films et à la rencontre d’un villageois cocasse qui nous avoue, poster à l’appui, son admiration pour le viril comédien Behrouz Vossoughi, le film s’impose comme le juste héritier de Taxi, où les personnages troquent des DVDs de Monsieur Lazhar (2011) dans le vidéoclub panahien ambulant, mais aussi d’autres incontournables de la cinématographie persane comme Salaam Cinema (1995) de Mohsen Makhmalbafet Et la vie continue… (1991) d’Abbas Kiarostami. Évoquant le premier via l’acte de sauvetage central d’une jeune actrice, libérée des diktats sociaux traditionnels par les forces cinématographiques progressistes, il rappelle le second via l’enthousiasme des villageois participants et l’acte d’immortalisation subséquent de leurs visages et de leurs mœurs. En effet, c’est une générosité bilatérale qui marque ici le rapport entre le monde sis devant et derrière la caméra, les uns offrant aux autres le pittoresque et la simplicité de leur existence montagnarde, avec le thé gratuit en plus, tandis que les autres offrent aux uns l’immortalité filmique, celle-là même qui était consentie aux habitants de Koker il y a vingt-cinq ans. Mine de rien, au gré d’un récit qui semblera anodin à de nombreux spectateurs, Panahi révèle ainsi l’essence même du cinéma iranien, c’est-à-dire le principe de réciprocité opératoire entre l’amour des gens pour le cinéma et l’amour du cinéma pour les gens, créateurs simultanés de sens au sein d’une économie cinéphilanthropique foisonnante, laquelle transcende toute bassesse déterministe et théocratique dans un combat constant pour la liberté que gagne ici l’auteur haut la main.

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Critique publiée le 20 mars 2019.