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Horrors of Malformed Men (1969)
Teruo Ishii

La foire aux atrocités

Par Alexandre Fontaine Rousseau

Horrors of Malformed Men est un film que l’on croirait forgé dans les profondeurs de l’Enfer, une vision d’horreur à la fois sublime et sordide inspirée par les écrits de l’auteur culte japonais Edogawa Rampo (dont le nom est d’ailleurs la transposition phonétique de celui d’Edgar Allan Poe). Suite décousue d’images cauchemardesques puisées dans les dédales de cette œuvre, le long métrage de Teruo Ishii rassemble autour d’un étrange prétexte narratif une suite de tableaux grotesques et dépravés — à la manière d’une foire aux atrocités ou d’un carnaval de la transgression, monument immonde célébrant sa nature perverse et corrompue. Comme si le film prenait plaisir à orchestrer cet affront, l’articulant à la façon d’une antithèse à cette culture de l’ordre et de l’harmonie régnant au Japon.

S’éveillant dans un asile psychiatrique alors qu’il se croit parfaitement sain d’esprit, un jeune étudiant en médecine (Teruo Yoshida) ne sachant presque rien de son propre passé mène l’enquête dans l’espoir de découvrir ses origines. Apercevant dans un journal la photo d’un homme récemment décédé lui ressemblant d’une manière qui ne peut relever du simple hasard, il décide de s’infiltrer dans la famille du défunt en faisant croire à une erreur médicale. C’est ainsi qu’il découvre les liens l’unissant à Jogoro (Tatsumi Hijikata), sorte de savant fou habitant sur une île où il mène de terribles expériences sur des sujets humains.

Éloge de la laideur et de la différence, de tout ce qui marginalisé par le principe même de norme, Horrors of Malformed Men imagine ainsi une horde de créatures aux corps atypiques rêvant d’abolir la notion de beauté. La prémisse n’est pas sans rappeler celle de L’île du docteur Moreau de H.G. Wells, auquel on a souvent comparé le film d’Ishii. Mais sa forme éclatée l’éloigne définitivement du récit d’horreur classique, l’ancrant dans une logique corporelle et visuelle à la fois proche de la danse et de la bande dessinée. Son horreur est quant à elle irrémédiablement moderne, l’idée d’une île peuplée de mutants renvoyant au double traumatisme d’Hiroshima et de Nagasaki.

À la tyrannie de la pureté ainsi qu’à cette obsession nationale des codes et des conventions, le film oppose une violente logique de métissage et de rupture. Ishii s’inspire ici des mouvements d’avant-garde de son époque tels que le butō — courant de danse subversif instigué par Tatsumi Hijikata, dont la simple présence au générique suffit à inscrire le film dans cette tradition. Mais Horrors of Malformed Men annonce aussi, par son imagerie hallucinée, l’œuvre dessinée de mangakas tels que Suehiro Maruo et Kazuichi Hanawa ; et son traitement visuel radical, à la fois explicite et surréaliste, aura une influence marquée sur des cinéastes tels que Shinya Tsukamoto.

En fait, c’est toute une école « extrême » du cinéma japonais qui semble émerger — à travers la fureur et le chaos de cette mise en scène kaléidoscopique, baignant dans des couleurs saturées des scènes d’une folie sans nom. Les contorsions impossibles des corps, les chorégraphies torturées sont autant de manières d’exprimer physiquement une douleur existentielle qui dépasse le simple sadisme auquel on réduit parfois le cinéma d’Ishii. Cinéaste obsédé, poussé par une pulsion de mort teintée d’érotisme à dépasser les limites de la chair, Ishii poursuit la quête d’un absolu cinématographique puisant à même la souffrance une intolérable transcendance.

Son cinéma, pourtant, n’est pas dépourvu d’un humour morbide et absurde. Il faut voir, par exemple, la manière dont il filme l’explosion finale (et tout à fait littérale) de ses protagonistes principaux — juxtaposant le mouvement théâtral de leurs corps démembrés traversant les cieux à l’éclat festif de feux d’artifice. Ishii incarne un certain masochisme suicidaire tout en s’amusant à en caricaturer les excès, relevant le caractère fondamentalement nihiliste d’une culture ancrée dans le culte de l’intransigeance et du sacrifice. Il exprime à la fois la beauté fanatique de cette poésie de l’autodestruction ainsi que son ridicule consommé.

Ishii en assume toutefois le caractère totalement spectaculaire, campant ce sombre délire à la croisée des chemins, quelque part entre le grand art et l’exploitation. Avec Blind Woman’s Curse (1970), son long métrage suivant, Horrors of Malformed Men compte sans contredit parmi les films les plus « accessibles » de Teruo Ishii. Mais son œuvre entière existe en marge du cinéma de genre conventionnel, son travail rappelant cette île où l’inquiétant Jogoro expérimente avec les limites de sa propre espèce. Ishii lui-même est un savant fou, créant d’authentiques films monstres qui semblent exister par-delà les lois de la nature.

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Critique publiée le 2 novembre 2018.