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Beastmaster, The (1982)
Don Coscarelli

Dar l’Invincible, ou l’utopie virile de Kenny et compagnie

Par Olivier Thibodeau

Don Coscarelli complète ici sa plongée au cœur de l’imaginaire infantile, amorcée six ans plus tôt avec l’étonnant drame familial Jim, the World’s Greatest (1976). Poursuivant ses efforts introspectifs par-delà le monde chatoyant et superficiel de Kenny & Company (1976) et les funestes fééries de Phantasm (1979), à la manière d’une mèche dérobée dans une sphère chromée, il pénètre ainsi directement dans l’esprit de ses jeunes sujets, question d’en extraire un monde fantastique et immersif, peuplé de bêtes et de brutes, de sorciers et de nymphes, capturés avec toute la candeur, mais aussi avec toute la créativité de la jeunesse. En effet, bien qu’il s’agisse jusque là de son œuvre la plus accomplie, force est d’admettre que The Beastmaster fait montre d’une conception juvénile du récit, de la moralité et des relations hommes-femmes, développées ici, comme tout le reste d’ailleurs, sous le prisme gnangnan de la chevalerie médiévale.

Signé Coscarelli et Paul Pepperman (un de ses proches collaborateurs, producteur de ses trois films précédents), le scénario de la présente œuvre ressasse de nombreuses lubies auteurielles, à commencer par le travestissement de la figure paternelle. Fils d’un père biologique disparu, le roi d’Aruk, dépossédé de son trône par le grand-prêtre Maax, mais aussi d’un père adoptif assassiné, le protagoniste titulaire nous rappelle ainsi ses prédécesseurs orphelins, les Michael et Jody de Phantasm par exemple, ou, dans une moindre mesure, les Jim et Kelly du World’s Greatest. Dar l’invincible constitue à cet égard une sorte de figure tragique pré-fabriquée, inféodée à un « père » alternatif et monstrueux incarné par Rip Torn, qui prend ici le relais des mains de l’acteur-culte Angus Scrimm rien que pour mieux le lui remettre en fin de parcours. En effet, contrairement au Tall Man de Phantasm (qui représente la récurrence du trauma infantile), le Maax de Beastmaster est une entité finie et vincible, objet d’une quête initiatique véritable, qui ne se résorbe pas, comme celle de Michael, dans un sentiment d’impuissance insurmontable (symbolisé par son basculement final dans l’abysse spéculaire). Dar, c’est un fantasme infantile de puissance et de contrôle ; c’est l’idéal masculin entretenu par Kenny et compagnie : le culturiste triomphant, maître des armes, des bêtes et des femmes (c’est-à-dire de la nature), dont la progression héroïque correspond à une projection fantasmatique du coming-of-age, sis non pas dans la réalité prosaïque de l’univers suburbain, mais dans un monde fantastique aux possibilités infinies.

Il existe chez le réalisateur une dialectique très précise entre la représentation des espaces intérieurs (souvent carcéraux) et des espaces extérieurs (toujours libérateurs), dialectique qui influence ici toute la mise en scène. Les animaux sauvages, que totémisent les gros plans utilisés lors de la séquence d’ouverture, constituent à cet égard des modèles de liberté, comme en témoigne l’utilisation de plans subjectifs planants et ruants, opposés aux plans claustrophobes tournés dans les entrailles de la pyramide d’Aruk, ce haut-lieu d’esclavage où prolifèrent les couloirs exigus et les cageots, les passages dérobés et les actes surnaturels. En effet, s’il existe dans l’imaginaire coscarélien une dichotomie entre la pesanteur des espaces clos et la légèreté des espaces ouverts, celle-ci reflète parfaitement la dichotomie inhérente au cinéma de barbares, entre l’univers physique du guerrier, représenté par le spectacle de la lande, et l’univers fallacieux du sorcier, représenté par la nature labyrinthique de son repaire. Cette dichotomie se reflète en outre dans la mise en scène des points de vue subjectifs. Notons ainsi que l’adoption de la perspective animalière effectuée par Dar, lors des quelques séquences où il « voit » par l’entremise des yeux bestiaux, se produit dans une perspective strictement paralléliste, où le regard de l’homme est assimilé directement à celui des animaux. Au contraire, les facultés omniscientes de Maax ne s’effectuent que par le truchement d’objets magiques, la bague par exemple, où se donne à voir la pupille inquisitrice de ses sbires, ainsi que le chaudron écumant, où se reflète l’image de ses ennemis. En somme, s’il s’agit d’un lien direct qui unit Dar à la terre, du moins aux bêtes qui l’arpentent, ce n’est qu’un lien détourné, un lien fabriqué qui l’unit à sa némésis, et ce dans un double rapport d’aliénation à la nature.

Bien qu’il s’agisse ici d’un film assez peu mémorable, celui-ci fait montre d’une beauté inédite dans la mise en scène des espaces naturels pourvue par le réalisateur, dont les magnifiques plans d’ensemble évoquent sans cesse un monde de liberté absolue. Or, cette beauté seule n’aiderait en rien les choses, si ce n’était de la plasticité complémentaire propre à l’esthétique fantaisiste du récit. Les maquettes de villes s’intègrent ainsi parfaitement aux décors ambiants dans un rapport de transcendance généralisée, caractérisé par un apport inestimable de la direction artistique au panorama visuel de l’œuvre. En effet, bien que le pittoresque des paysages contribue indéniablement à l’appréciation du film, c’est dans le pittoresque des costumes et des décors qu’il s’en dégage une véritable saveur, distincte et quelque peu jouissive. Outre les costumes S&M et les pagnes d’usage, les jupettes de « guerrières » et les masques cornus des seigneurs sombres, on constate avec satisfaction un certain savoir-faire dans l’art du design, celui de l’arsenal héroïque entre autres, des prêtres-guerriers, avec leurs lassos de métal coiffés de pitons crochus, mais surtout de la grotesque gent anthropo-chiroptère que rencontre Dar au sommet de la montagne. Seul dans la qualité de ce design peut-on aspirer ici à la transcendance, transcendance d’un drame archi-gâteux, calqué sur les récits antiques, vecteur d’un héroïsme macho écervelé et d’une série de péripéties interchangeables. Dans la qualité du design certes, mais aussi dans le concours indispensable des personnages animaliers, dont les interprètes, particulièrement les furets, livrent d’impressionnantes performances, aux antipodes d’ailleurs du jeu en carton de leurs collègues humains…

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Critique publiée le 24 octobre 2018.