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Half-Breed, The (1916)
Allan Dwan

Blanche intolérance

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Né à Toronto le 3 avril 1885, Allan Dwan a tourné plus de 400 films entre 1911 et 1961 — dont près de 300 courts métrages muets. Son œuvre, au-delà de quelques titres phares tels que Silver Lode (1954) et Sands of Iwo Jima (1949), demeure toutefois relativement méconnue. Elle fait pourtant figure d’exception, tant par la place qu’elle occupe dans l’histoire du cinéma américain que par toutes ses audaces qui l’en distinguent. Dwan tournera notamment Woman They Almost Lynched (1953), formidable western proto féministe produit par Republic Pictures, entre Montana Belle (1952) et Cattle Queen of Montana (1954) — profitant de la liberté que lui procure la série B pour repenser la place de la femme dans un genre traditionnellement conservateur.

À plusieurs égards, The Half-Breed est tout aussi exemplaire et sert d’étonnant précédent aux derniers films de Dwan. Produit par D.W. Griffith, qui cherchait en 1916 à se faire pardonner le fulgurant racisme du fameux The Birth of Nation (1915), le long métrage met en scène le fougueux Douglas Fairbanks dans le rôle d’un Métis découvrant suite à la mort de son tuteur l’intolérance fondamentale de la « civilisation » blanche. « Left alone, to face a world of ruthless white men », nous annonce l’un des premiers intertitres du film — dont le ton satirique se moque ouvertement de l’idée que l’homme blanc est supérieur à « l’Indien » qu’il oppresse. « I hope that our kindness has not led you to consider that you are as good as your betters », déclare ainsi un pasteur hypocrite dont le sermon portait sur l’ouverture à l’autre quelques scènes plus tôt.

Dwan emploie l’humour pour décrire avec ironie une culture d’ivrognes et d’arnaqueurs, mais aussi d’hommes religieux malhonnêtes dont le double discours sert surtout à asseoir la supériorité morale. Le personnage du pasteur, par exemple, nous est présenté alors qu’il vole un verre d’alcool à un fidèle afin de le soustraire, lui dit-il, à la tentation. L’accueil chaleureux qu’il réserve au personnage de Fairbanks est de courte durée, sa bienveillance s’effaçant subitement lorsqu’il apprend l’attirance qu’éprouve sa propre fille envers l’étranger. En articulant autour du protagoniste principal un triangle amoureux plus classique, le scénario d’Anita Loos évite de résoudre certains des enjeux dramatiques établis au préalable ; mais il introduit par la même occasion son personnage le plus intéressant, qui permet au cinéaste d’affirmer son parti pris assumé en faveur des femmes fortes.

Tandis que la fille du pasteur se laisse docilement convaincre par les objections de son père, Fairbanks se lie en effet d’amitié avec Teresa — qui tiendra tête au shérif de la petite communauté lorsqu’il s’amuse aux dépens d’une bande d’Amérindiens, avant de le poignarder lorsqu’il tentera plus tard de profiter de sa position d’autorité pour abuser d’elle. La caméra du cinéaste refuse de la juger, lorsqu’elle commet des gestes pour lesquels d’autres la condamneraient. Mais le fait que Teresa soit elle-même d’origines mixtes permet aussi à Dwan d’esquiver subtilement, au moment de clore son film, la question du racisme : le Métis, après avoir été rejeté par l’homme blanc, trouvera réconfort auprès d’une femme elle-même exclue en raison de ses origines. Leur rencontre consolide cette idée, à la fois tragique et romantique, que leur place est à l’extérieur de la société les rejetant ; il faudra qu’un incendie réduise le monde à leur amour, pour qu’ils acceptent l’exil comme solution à leur condition.

Mieux connu pour ses multiples rôles de corsaires et d’aventuriers, de The Mark of Zorro (1920) à The Black Pirate (1926) en passant par le Robin Hood (1922) du même Allan Dwan, Douglas Fairbanks livre dans The Half-Breed une performance dramatique relevant assurément du contre-emploi. Dwan lui offre bien entendu quelques scènes d’action, mais ne s’attarde jamais très longtemps aux prouesses physiques de sa vedette. Sans échapper complètement à certains clichés persistants rattachés à l’archétype du « noble sauvage », le rôle de Lo Dorman compte sans contredit parmi les plus beaux (et les plus inusités) que la légende hollywoodienne a eu la chance d’incarner au cours de sa carrière. Mais le film est bien plus qu’une manière pour l’acteur de faire valoir sa propre polyvalence ; et le personnage titulaire, malgré la place centrale qu’il occupe dans le récit, n’éclipse jamais par sa tragédie le sort de ceux qui l’entourent. À commencer par ces deux femmes, entre lesquelles il valse, qui ne sont jamais réduites au rang de figurantes dans leur propre histoire.
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Critique publiée le 23 mai 2018.