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A Quiet Place (2018)
John Krasinski

Sous-silence

Par Mathieu Li-Goyette
Au cinéma, le premier pouvoir du silence est de forcer ce dernier sur le spectateur. Dans la salle face au silence qui s’impose, le spectateur attentif hésitera dorénavant à ouvrir son sac de réglisses et réduira au minimum les grains éclatés de popcorn qui peuvent tenir dans une main, à la fois consciencieux que son propre bruit dérangera les autres, mais aussi à l’affût de ses bruits qui l’empêcheront lui-même d’entendre le silence du film (le bruit de la mastication est toujours plus fort pour celui qui mâche que pour autrui). Écouter ce silence devient rapidement le corrélat d’une attention précieuse à observer instinctivement ce qui se déroule sous nos yeux, à étudier les rapports entre l’image et le son, entre la distance d’un objet dans le cadre, le bruit qu’il fait et l’amplitude qu’il occupe sur la bande-son. De la même manière, lorsque la jeune Regan (Milicent Simmonds, découverte dans Wonderstruck) apparaît pour la première fois à l’écran, on comprend avant de voir son appareil auditif qu’elle est sourde, la mise en scène nous coupant de tout bruit lorsqu’on la cadre en plan rapproché. Alors quand l’espace découpé autour d’elle construit ce petit magasin général abandonné, où chaque coupe, chaque échelle de plan, donne au silence des modulations (le silence vrombissant du handicap contre le silence de l’abandon des ruines), on saisit vite que tout l’intérêt de A Quiet Place repose dans ses foyers de focalisation sonore, ces endroits d’où provient le bruit, et sur la façon dont John Krasinski parviendra à se servir de cette construction sonore afin de spatialiser des espaces abandonnés.
 
Le monde de A Quiet Place est un monde où le bruit est associé à la mort. Depuis plus d’une année et demie, la société telle que nous la connaissons s’est écroulée, les villes ont été abandonnées et les seuls survivants se terrent dans des lieux isolés, forçant l’humanité à une désolidarisation complète de ses semblables. C’est qu’au moindre bruit dépassant les quelques décibels, d’immenses créatures mystérieuses surgissent en faucheuses, s’abattant sur les humains sans pitié et sans raison. Leur origine, jamais expliquée ni même discutée, les place rapidement comme une forme de menace perpétuelle du hors-champ, qui viendrait dévorer dans le champ tout bruit qui s’élèverait au-dessus de ceux de la nature environnante — c’est aussi la raison qui pousse les personnages de A Quiet Place à se tenir loin les uns des autres, à ne pas occuper le même cadre, à fuir les interactions matérielles et humaines qui pourraient engendrer du bruit. Cette leçon, on l’apprend dès la séquence d’introduction, à la mort du plus jeune enfant de la famille Abbott qui survit tant bien que mal dans un environnement où les jouets électroniques sont interdits et où les corvées ménagères consistent à coller des feuilles de papier contre des murs défraîchis dans l’espoir de les isoler. Or ce monde qui devait donner à Krasinski toutes les opportunités pour déployer ses talents semble toutefois trop intriqué pour son style sans inventivité, trop complexe pour un cinéaste qui échoue à établir avec rigueur les règles d’un système qui le domine complètement.
 
On comprend assez vite, à condition de ne pas être aveuglé par la pseudo-originalité d’un film presque sans paroles, que A Quiet Place est fait du même bois que les productions d’horreur les plus conventionnelles, mêlant les décisions stupides à des retournements de situation injustifiés, imposant sur l’ensemble du film et de la famille qui vit son calvaire une dictature du jump scare où le silence annoncé ne devient jamais un véritablement élément du discours, mais bien seulement l’amorce d’absolument tous les moments de tension du film. Les réflexions étaient pourtant à portée de main : sur le manque de communication humaine en cette ère hyperconnectée, sur la transformation du langage et des rapports sociaux à travers la langue des signes que toute la famille a appris, sur ce qu’est la solidarité familiale en temps de crise (rêvons d’un Force majeure où la neige fait place à des monstres), des thèmes qui auraient puisé dans le silence de cet univers au potentiel intéressant ce qui fait en sorte qu’un film de genre déborde de son genre. Or le film de Krasinski n’en déborde que pour faire des dégâts, pour nous montrer que son monde post-apocalyptique est l’occasion de réitérer les modèles les plus archaïques de la cellule familiale traditionnelle, avec un père (Krasinski lui-même) qui pêche, une mère (Emily Blunt, épouse du cinéaste-acteur) qui fait la lessive, un garçon (Noah Jupe) qui doit suivre son père afin d’un jour « prendre soin de sa mère » pendant que Regan, accablée par son handicap, demeure passive à la maison. L’essentiel de l’action du film, étiré sur deux maigres journées, fait bien peu de choses pour nous proposer un quotidien qui ne serait pas une version rétrograde de ce schéma pourtant éculé, livrant comme plus belle scène sa plus clichée, celle de la partie de pêche entre père et fils.
 
Ce repli de l’originalité dans des terrains trop connus condamne le film à l’oubli, ne lui donnant au final comme plus grande qualité que celle de sa prémisse et de quelques scènes bien tournées. D’ailleurs, Krasinski, qui s’est fait connaître pour le rôle de Jim Halpert dans la version américaine de The Office, y a appris l’art du regard caméra avec un talent indéniable, devenant rapidement le average joe envers qui tous les téléspectateurs étaient amenés à s’identifier. À son corps défendant, il récupère ici certains de ces principes, coupant la tension donnée d’une situation à l’aide d’un regard incisif, brisant par des regards dirigés vers le spectateur la lourdeur du silence et de la détresse que ressentent les enfants sur qui la mise en scène se moule constamment. Malheureusement, il en faut plus pour signer un film d’horreur remarquable, bien plus que de tamiser les sons, que de citer à outrance Jurassic Park, que de lancer quelques regards qui font la preuve de leur humanité… Toutes ces choses finalement assez banales troquent l’efficacité du genre au profit de prétentions auteuristes qui n’ont, effectivement, rien à dire qui vaille la peine de demander le silence.
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Critique publiée le 20 avril 2018.