L'équipe

Black Panther (2018)
Ryan Coogler

Sur l’avènement de la couleur chez Marvel

Par Sylvain Lavallée
Situé en plein cœur de l’Afrique, le royaume de Black Panther, le Wakanda, possède une richesse insoupçonnée; grâce à une technologie sophistiquée, une illusion faisant voir une jungle là où il y a en réalité une ville futuriste et prospère, le Wakanda apparaît aux yeux du monde comme un pays du Tiers-Monde. Tous les enjeux de Black Panther s’articulent autour de cette prémisse des plus simples, rejoignant l’ambition même du projet, un des premiers blockbusters tournés par un Afro-Américain et mettant en vedette principalement des Noirs, des nouveaux venus (Chadwick Boseman, Lupita Nyong’o, Michael B. Jordan, Daniel Kaluuya) et des figures emblématiques (Forest Whitaker, Angela Bassett, Isaach de Bankolé) : il faut se révéler telle une nation puissante et fière qui était déjà là mais que nous ne savions pas voir, aller au-delà des clichés de misère et d’injustice pour dévoiler la force et la splendeur.  

Le danger avec un tel projet était d’effacer l’identité noire au sein d’une esthétique empruntée, de faire un film de Marvel comme un autre, un autre Spider-Man : Homecoming peut-être, avec son super-héros dont la plus grande ambition était de faire partie des Avengers. Les premières images de ce film, un fan movie des Avengers en action tourné par Spider-Man, étaient on ne peut plus claires : voici un film sur Marvel, tourné par Marvel pour Marvel. Cette autocélébration aurait été simplement insignifiante si elle n’était pas symptomatique d’un mal plus large affectant ces productions depuis longtemps, et que nous pourrions diagnostiquer comme une allergie à tout ce que nous nommons d’ordinaire l’humanité. Cela se traduit d’abord par ces super-héros qui n’inspirent plus les hommes mais s’inspirent eux-mêmes, se battent entre eux ou blaguent ensemble, et dont, en tout cas, les récits ne nous concernent plus ; ensuite par une mise en scène dématérialisée, ne correspondant à aucune perspective humaine, en même temps qu’elle relègue la plupart du temps les hommes dans l’hors-champ, sauf quand vient le moment de les sauver, comme s’ils n’étaient que de simples figurants dans un monde qui ne leur appartient plus. Sans être complètement imperméable à cette esthétique déshumanisée, Black Panther surprend en offrant un récit complètement autonome, tardant à faire apparaître le logo de Marvel (après un long prologue plutôt qu’à l’orée du film) et ne comportant aucune apparition-surprise, ni même de références, aux autres super-héros. Cette fois, Black Panther, ou T’Challa (Chadwick Boseman), n’aspire pas à faire partie de la gang, ou du moins pas celle-là, il veut plutôt se montrer digne de sa communauté, être un roi à la hauteur de son peuple.
 
Ryan Coogler lui oppose son acteur fétiche, Michael B. Jordan (tous deux ayant travaillé ensemble sur Creed et Fruitvale Station), dans le rôle d’Erik Killmonger, pour l’essentiel une variation sur celui d’Adonis Creed : dans les deux cas, partagé entre deux mondes, Jordan tente de les réconcilier pour faire honneur à ses origines, une quête identitaire ici mise en parallèle avec celle de T’Challa. Dans Creed, Sylvester Stallone et la franchise des Rocky servaient de mentors au personnage de Jordan, pour qu’il réussisse à devenir le Creed qu’il est; dans Black Panther, Killmonger a été abandonné dans cet hors-champ des hommes, essentiellement par Marvel, et il cherche à détrôner T’Challa pour fournir des armes à tous ceux à qui le Wakanda tourne le dos. Sorte de négatif de Creed, Killmonger évoque aussi le personnage de Michael Keaton dans Homecoming, perdant son entreprise au profit des industries Stark. Mais là où ce personnage ne méritait aucune empathie, le film ne nous permettant pas de partager sa frustration pourtant légitime, Black Panther confère un poids dramatique à Killmonger. Car non seulement Coogler étoffe son personnage et nous permet de comprendre ce qui l’anime, pour qu’en retour T’Challa puisse aussi tirer un enseignement de cette confrontation (Coogler utilisant cette fois son cinéma comme mentor pour un autre cinéma, celui de Marvel), non seulement Jordan finit par voler le film à Boseman par son interprétation émouvante, mais de plus ce conflit interne à la communauté du Wakanda se charge implicitement d’un legs historique en évoquant les figures de Malcolm X et de Martin Luther King, les thèmes de la révolte armée et de la résistance pacifique.
 
Sans surprise (quoique son titre aurait pu nous laisser penser le contraire), Black Panther prêche pour le pacifisme, Coogler nous rappelant que la meilleure forme de résistance consiste à se révéler, à affirmer sa présence par ses propres moyens pour chercher la reconnaissance de ceux qui autrement ne nous voient qu’à travers des clichés. T’Challa doit donc s’affirmer devant son peuple – comme Creed avant lui, ce sera dans l’arène qu’il le fera, dans des combats rituels contre ceux qui défient le trône, c’est-à-dire que dans les deux cas les personnages luttent pour réclamer ce qui leur revient de droit : un nom, une existence –, et du même mouvement il faut rendre visible ce Wakanda qui vit en autarcie. Pour T’Challa, il s’agit alors de décider s’il faut rejoindre le monde et partager la richesse de sa nation – c’est-à-dire sortir de sous son écran de CGI pour renouer avec le réel, faire du super-héros une inspiration pour les hommes. Et c’est bien la force première du film que d’avoir pris comme sujet cette tension entre le visible et l’invisible, entre le champ des super-héros et l’hors-champ de l’humanité, pour finalement montrer comment il est possible d’utiliser cette esthétique dématérialisée afin qu’elle exprime l’humain plutôt qu’elle l’écarte.
 
C’est que l’hors-champ, cette fois, consiste moins en l’humanité dans son entièreté qu’en une certaine réalité, l’injustice subie par les Noirs, à laquelle le film fait référence à travers les discours de Killmonger qui la connaît d’expérience. Le film s’appuie sur notre connaissance de cette réalité, à peine illustrée, pour légitimer la colère de Killmonger, et sur son sentiment d’abandon pour thématiser l’injustice subie par tout un pan de l’humanité. Raccourci un peu court, certes, et qui finit par miner quelque peu le drame – cela dit du point de vue d’un homme blanc : sans doute que d’autres ne sentiront pas le besoin de se faire rappeler leur quotidien pour mieux s’identifier à Killmonger. On comprend alors que c’était un raccourci nécessaire, et c’est bien ce qu’il faut célébrer dans Black Panther, le recours à l’imagination, la fantaisie, le champ des super-héros qui ne représente plus un repliement narcissique vers son propre monde artificiel, mais qui met en scène l’espoir d’une harmonie à venir (qui était aussi au cœur de Creed), un monde à construire ensemble, ce qui doit commencer par une affirmation de soi sur la place publique, l’esthétique même du film servant de réponse à la violence de Killmonger (dans les derniers moments du film, il devient comme nous spectateur d’un monde à venir, celui appartenant à sa nation).
 
Pour Coogler, cela signifie faire un film Noir qui à l’image est tout sauf noir, avec une direction artistique s’amusant à faire briller le plus de couleurs vives possibles dans le même plan, comme autant de nuances autour d’une couleur qui n’en serait pas une, pour abattre toutes les représentations clichées qui ne voient dans le noir que du noir : l’Afrique n’est pas miséreuse ou primitive, il n’y a rien de plus riche au monde ni de plus développé ; les Noirs ne sont pas des gangsters mais des rois. De même, ce n’est pas Coogler qui emprunte les moyens de Marvel pour faire un film Noir en couleurs, c’est Marvel qui au départ a volé ses outils au Wakanda qui les avaient découverts, comme le bouclier de Captain America, symbole de l’Amérique s’il en est un, a été forgé dans ce vibranium provenant des mines du Wakanda. Mais la plus ingénieuse réappropriation, jouant aussi sur les pôles du visible/invisible, passe par un coup de casting, celui d’Andy Serkis, jouant ici Ulysses Klaue, et apparaissant à l’écran pour une rare fois sans son déguisement de CGI (nous le connaissons mieux en tant que Gollum dans Lord of the Rings ou le Ceasar de la dernière mouture des Planet of the Apes). Or, Klaue veut voler le précieux vibranium, cette technologie qui pourrait lui permettre, lui aussi, de faire illusion, de se cacher derrière du CGI comme le Wakanda : même le CGI appartiendrait au Wakanda, et Hollywood l’aurait volé pour déguiser Andy Serkis en Gollum. Black Panther se réapproprie ainsi tout ce qui lui appartenait déjà, les technologies du cinéma comme l’esthétique de Marvel, pour nous faire redécouvrir ce que nous pensions connaître, les couleurs et les super-héros.
 
Les mêmes idées se retrouvent au niveau thématique : Creed nous montrait que la philosophie des Rocky, savoir se relever après avoir encaissé les sales coups de la vie, prend un sens beaucoup plus littéral quand elle ne concerne plus un acteur blanc qui joue au boxeur, mais plutôt une communauté opprimée. Pareillement, si les récits de filiation père-fils semblent devenir la norme dans les dernières productions Marvel (elles étaient aussi au cœur de Guardians of the Galaxy vol 2 et Thor : Ragnarok), les enjeux dans Black Panther sont beaucoup plus fondamentaux : pour T’Challa et Killmonger, la relation au père permet de trouver sa place dans une communauté, il faut communier avec les ancêtres pour inventer sa place dans un monde qui nous a rejeté. L’importance du cinéma de Coogler aujourd’hui se mesure précisément à cette manière d’inscrire son identité dans des types de film extrêmement connotés, associés à des acteurs blancs (Stallone, tous les Chris [Hemsworth, Evans, Pratt] jouant chez Marvel) ou à une hégémonie culturelle, une manière de démontrer que ces thèmes typiquement hollywoodiens sont universels (ou en tout cas occidentaux), et qu’il suffit de les recadrer légèrement pour les renouveler à travers une expérience distincte (l’Occident n’étant pas Blanc par défaut, ni masculin d’ailleurs, Coogler cherchant aussi à donner des rôles d’importance aux femmes, dans l’action comme en dehors).  
 
Si le film reste empêtré malgré tout dans cette esthétique marvellienne – Coogler réutilise de ces plans longs semblables à ceux de Creed, mais leur effet ici est plus gratuit ; les séquences d’action demeurent brouillonnes, et même quand elles sont plus réussies, comme celle en Corée, la dématérialisation des corps et des lieux tend à dédramatiser les enjeux ; d’où aussi une confrontation finale plutôt ratée –, bref, malgré tout cela, on ne s’empêchera pas de participer à la célébration. Ou plutôt à une autre forme d’autocélébration (différente de celle d’Homecoming), celle d’une nation fière d’exister, qui nous invite à partager cette fierté et qui le fait en sachant utiliser la figure du super-héros pour ce qu’elle est : non comme un statut d’exception, mais plutôt comme le reflet d’une humanité déjà présente, bien qu’elle reste encore à venir.
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Critique publiée le 15 février 2018.