L'équipe

Dark Tower, The (2017)
Nikolaj Arcel

De l’effondrement, ou Comment oublier le visage de ses pères

Par Simon Laperrière
Entamé en 1982 avec un simple recueil de nouvelles, The Dark Tower s’est imposé au fil du temps comme le point médian de l’œuvre de Stephen King. Si l’écrivain a toujours été avide d’autoréférences, il a révélé leur raison d’être avec cette saga de science-fiction. Ces livres s’avèrent liés puisqu’ils renvoient tous, d’une manière ou d’une autre, à cet édifice impénétrable, le pilier de sa création. La phrase d’ouverture de ce projet titanesque conjugue à elle seule toute une mythologie qui, par la suite, s’est soigneusement déployée sur huit tomes. « L’homme en noir traversait le désert, et le pistolero le poursuivait » évoque une imagerie puissante (les Lents Mutants, Blaine le Mono, le Roi Cramoisi) qui fait de ce cycle romanesque un authentique phénomène culturel.
 
Cette série fantaisiste occupe une place similaire à celle de Lords of the Rings dans l’imaginaire contemporain. Les mondes de Roland le pistolero continuent d’inspirer toute une génération de lecteurs, poussant même certains à prendre la plume. Loin de moi l’envie de faire un éloge disproportionné de The Dark Tower, mais il m’apparaît impossible d’aborder ce récit sans mentionner l’impact qu’il a eu sur moi à l’adolescence. Je me revois à la polyvalente, captivé par ce voyage interdimensionnel que je dévorais clandestinement lors de mes cours. En plus de me transporter bien loin des incertitudes de ma jeunesse, il m’a donné l’ambition et le courage de mettre mes idées sur papier. Par la force des choses, je lui dois l’ensemble de mes projets littéraires. Mon affection sincère pour cette odyssée rejoint celle de milliers d’autres, d’où son inévitable adaptation cinématographique.
 
Il est tout de même étonnant de constater à quel point suivre le développement d’un film permet d’en anticiper le résultat final. Celui de Dark Tower (2017) a été long, tortueux, pour ne pas dire frustrant. Voilà déjà dix ans que ce projet se balade d’un studio à un autre sans porter fruit. Dix ans qu’Hollywood fait miroiter du rêve avec la promesse d’une méga-production, d’une série télé de grande envergure ou encore d’un incompréhensible croisement entre les deux. Au départ, JJ Abrams devait en assumer la mise en scène pour ensuite être remplacé par Ron Howard. Ironiquement, les deux réalisateurs ont préféré fuir vers une galaxie très très lointaine. Personne ne sort victorieux d’une partie de ping-pong que chaque joueur tente désespérément de quitter. Les nombreux faux départs qu’a connus The Dark Tower laissaient présager une zizanie de conflits créatifs forcément voués à un échec cuisant. Ils ont également soulevé la grande question que ceux à bord de cette galère ont préféré ignorer : et s’il était impossible de transposer l’univers de Stephen King au grand écran? La réponse a ultimement échoué entre les mains de Nikolaj Arcel, cinéaste danois recruté par Sony Pictures pour ramasser le verre cassé par ses prédécesseurs.
 
On m’accusera ici d’avoir fait preuve de mauvaise foi en allant voir The Dark Tower. Mon opinion était biaisée par des impressions probablement mal fondées. À la lumière de ce que je viens d’évoquer, j’argumenterais qu’il était difficile de faire autrement. Ma méfiance s’est d’ailleurs confirmée dès cette première séquence ankylosée dans laquelle je ne reconnaissais rien du texte qui m’avait auparavant séduit.
 
Un odieux parfum de mésententes et de réécriture se dégage de ce film malade. Il porte autant sur le combat entre Roland (Idris Elba) et l’Homme en noir (Matthew McConaughey) que sur celui mené par ses producteurs. Ces derniers n’ont retenu que les grandes lignes des romans qu’ils ont reconfigurées en une version à la fois simpliste et inaccessible. Adapter cette série colossale imposait son lot de coupures et de modifications. Le retrait de certains personnages, par exemple, constituait un mal nécessaire. Or, le chemin vers la Tour qu’ont choisi les scénaristes entraîne avec lui une perte lamentable. En réduisant la quête du pistolero à une banale histoire de vengeance, le long métrage épuise son potentiel épique. Les enjeux impliqués n’ont plus la même portée et ne réussissent guère à émerveiller. Ce qui faisait office de légende moderne se résume désormais à un jeu risible de chat et de la souris. De plus, les changements apportés par Arcel consternent par leur ridicule. Le recours à des appareils futuristes pour se déplacer entre les mondes n’égale en rien aux mystérieux portails magiques décrits par King. Il en va de même pour le plan orchestré par l’Homme en noir qui témoigne d’une mécompréhension aberrante de la source d’inspiration. Le sommet de l’insulte demeure une confrontation finale à la chorégraphie risible qui prive ses personnages de leur dignité.
 
Certes, il serait peut-être profitable de taire ses comparaisons et d’appréhender The Dark Tower par lui-même. Pareil exercice s’avère laborieux tellement ce scénario bâclé daigne de fournir des informations pourtant capitales aux spectateurs. Les motivations des protagonistes demeurent en suspens, tout particulièrement celles du vilain interprété par un McConaughey cabotin. On ignore pourquoi il souhaite l’anéantissement de la Tour sombre, à moins d’assumer qu’il va de soit que la figure du mal qu’il incarne agisse de la sorte. Je serais assurément plus clément envers ce long métrage si, comme le récent Valerian (2017) de Besson, il s’efforçait de m’en mettre plein la vue. La vision des mondes parallèles que propose Arcal est malheureusement terne puisqu’elle s’appuie sur cette esthétique grisâtre popularisée par Christopher Nolan. Ce parti pris réaliste des paysages que l’on ne souhaite nullement contempler. Ne reste au final qu’une poignée de scènes à sauver, celles où Roland joue le rôle d’un « étranger dans un monde étrange » et découvre la ville de New York. Rigolotes, elles provoquent néanmoins une rupture de ton gênante avec le reste de l’œuvre.
 
Dans un autre monde que le nôtre, ce long métrage tient de la réussite en comblant les attentes d’initiés et de néophytes. Nous devons nous contenter de cette adaptation de pacotille qui s’ajoute aux impardonnables rendez-vous manqués entre Stephen King et le cinéma. Espérons que la série indépendante au film que prépare Glen Mazzara (The Walking Dead) saura nous la faire oublier. En attendant, il faut tristement se plier à l’évidence que la Tour sombre s’est effondrée.
2
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 14 août 2017.