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Fantômes d'Ismaël, Les (2017)
Arnaud Desplechin

Déclamer sa folie

Par Anne Marie Piette
Les Fantômes d’Ismaël, présenté en ouverture hors compétition du 70e Festival de Cannes, joue volontiers avec les nerfs du spectateur par son scénario à rebrousse-poil, dont l’histoire, entre anachronie, expressionnisme et hystérie théâtrale, sert moins le film que son découpage technique et ses soubresauts temporels. Film cortège dans un ensemble ratoureux qui se rapproche du feuilleton télé, Les Fantômes d’Ismaël est une œuvre d’aspect inachevée, inconstante, ponctuée de ratages impulsifs et de mises en abyme. Elle est l’ébauche et le terrain de jeux, à l’image des tourments du processus de création traversé par son protagoniste, un sujet récurrent du réalisateur. Cette irrégularité devient ainsi la force motrice et le point d’appui du film, apportant au détour des moments de ravissement et permettant la bonhomie du spectateur car, malgré ses défauts évidents, le nouveau film d’Arnaud Desplechin s’enorgueillit une fois encore de cette volonté d’exploration affranchie et ludique ramenant au passage les personnages familiers de son univers ondoyant et nébuleux.
 
Ismaël Vuillard, (Mathieu Amalric) est cinéaste ; il tourne laborieusement un film d’espionnage, le portrait d’un diplomate, inspiré de la vie de son frère Ivan (Dédalus, interprété là par Louis Garrel). Lors de vacances à la plage, dans sa petite retraite coutumière, accompagné de Silvia (Charlotte Gainsbourg), sa conjointe des dernières années, Ismaël voit ressurgir non sans surprise sa femme Carlotta (Marion Cotillard) alors qu’elle avait disparu sans laisser de traces il y a de cela 21 ans. Entre les chimères du réalisateur tâchant de terminer la réalisation de son film et le trio amoureux proposé, le puzzle se forme difficilement. Bien qu’ayant une distribution costaude, les personnages mis en scène dans un brouillon haletant, presque convulsif, se cantonnent dans des déclamations et mimiques surjouées et s’en trouvent atrophiés et sans relief. Mathieu Amalric s’embourbe le premier dans des fonctionnements excessifs et empruntés, leur conférant une soudaineté délirante. Dans ce crescendo grinçant, Cotillard est la plus desservie ; son personnage de femme fatale énigmatique est si fade et vulgairement expédié qu’on en oublie la grande actrice qu’elle peut être. Seule Gainsbourg parvient à maintenir le cap, sans pour autant briller de mille feux, on lui trouve une prise qui se rapproche d’un vécu authentique et crédible. On retrouve avec amusement Hippolyte Girardot dans le rôle du producteur d’Ismaël mais encore Bloom (László Szabó) dans celui du beau-père éploré.
 
Une grande farce nombriliste que Les Fantômes d’Ismaël ? Une chasse concentrée en clins d’œil (Truffaut, Allen), références elliptiques entre la filmographie d’un cinéaste et un public d’adeptes ? Un mélodrame doublé d’expérimentations conceptuelles ? Déjà, à l’époque de Rois et Reine, Desplechin disait du personnage récidivant d’Ismaël, qu’« il était un film burlesque à lui seul ». Cet engrenage curieusement ordonné correspond assurément à l’esprit et l’intention du cinéaste dont on connaît l’espièglerie dans l’œuvre, — tant dans le fond que la forme — comme autant de reflets miroitants, aux noms et prénoms inspirés par James Joyce, Hitchcock et personnages réitératifs. Les fantômes de Desplechin sont abondants et traqués comme autant de bonus DVD d’un film à l’autre ; cette fois sans parvenir à rendre le tout consistant de bout en bout ni à servir une quête aussi cocasse qu’escomptée. Des scènes de grand malaise et de vide abyssal découlent de ce trio d’amoureux parodique dont les monologues à la psychologie inoffensive et insignifiante, au-delà de la manière de les filmer, ne rendent pas justice à un Bergman duquel on attribue souvent une consonance. Le cinéma de Desplechin s’en trouve à son pire et à son meilleur, dans un déséquilibre de chaque instant. Persistera une appréciation globale de ces tentatives brusques de rupture de ton, sans transition ni ménagement, s’articulant autour de jump cut volontaires, de faux raccords et montées dramatiques inopinées, comme autant d’apports ayant rendu intéressante la réception du film. Toutefois, dans ce fragile équilibre, Les Fantômes d’Ismaël ne parvient pas à redresser la barre et à surmonter la molle puis cafardeuse lassitude qui a maintenant gagné le spectateur.
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Critique publiée le 13 juin 2017.