L'équipe

Ma vie de Courgette (2016)
Claude Barras

La valse des indigents

Par Olivier Thibodeau
À Fosca Raia, qui en plus de m’avoir gracieusement invité à la projection, me rappelle sans cesse, par ses beaux grands yeux et ses gentilles maladresses, le charme irrésistible des cartoons.
 
À l’instar de son protagoniste, le cafardeux Icare, surnommé Courgette par sa défunte maman, le premier long-métrage de Claude Barras est une engeance sombre mais délicate, implorant le droit inaliénable au bonheur. C’est un panorama ombrageux percé d’une mince brèche ensoleillée qui s’agrandira tranquillement au gré du récit, et au gré des rencontres que fera le jeune orphelin titulaire, d’abord aliéné par ses pairs, puis sauvé par leur sollicitude grandissante. Démarrant par un matricide involontaire et la prise en charge subséquente du fils meurtrier, le film aborde de front des thèmes durs sans jamais sombrer dans le mélodrame, préférant cultiver un certain réalisme psychologique au sein de sa mélancolique ménagerie, réalisme qui trouve d’ailleurs son reflet dans l’éloquente expressivité faciale des marionnettes qui servent ici d’acteurs.
 
Fort d’une matrice formelle savamment réflexive, le film nous plonge d’abord dans un atelier d’artiste, soit le grenier sordide qui sert de chambre au protagoniste, et dont les murs sales sont tapissés de dessins colorés. Écartelé entre la misère prosaïque qui règne dans la maison familiale, où sa mère monoparentale vit cloîtrée dans le salon à lancer des canettes de bière sur les personnages de soaps, et l’espoir vain du retour paternel, Courgette soulève alors princièrement son crayon de cire et se met à la confection d’un cerf-volant. Sur la face convexe de celui-ci, un superhéros, dont on comprend bientôt qu’il s’agit en fait du père absent, érigé en icône nostalgique. Sur sa face concave, une énigmatique volaille, référence à ce même père qui, selon sa mère, « aimait trop les poules ».  À défaut d’avoir ce dont il rêve, le jeune garçon parvient ainsi à se l’approprier en images, usant de son imagination pour transcender la réalité marécageuse où il est embourbé. Même les canettes de bière qui jonchent le sol de la maison constitue pour lui une source d’émerveillement, devenant bientôt les assises d’une grande pyramide d’aluminium, pyramide qui précipite malheureusement la mort de sa mère. En effet, l’effondrement de la structure a tôt fait d’attirer l’ire de la mégère, qui monte alors à l’étage avec la ferme intention de tabasser le pauvre Courgette. Pris de peur, celui-ci referme brusquement la porte du grenier, provoquant la chute fatale de sa poursuivante. Son monde s’assombrit alors d’autant plus puisqu’il est transféré par la police dans un orphelinat de province, vaste bourbier où finira heureusement par pousser une rose timide de camaraderie et d’amour.
 
L’orphelinat, sis dans un sombre pré automnal, constitue d’abord un purgatoire pour les jeunes personnages. C’est un lieu gorgé d’ombres menaçantes, un lieu exiguë et dépersonnalisé où ils vivent empilés dans des salles de classe, des dortoirs et des cuisines à l’aménagement vaguement enfantin et à l’éclairage expressionniste. C’est un lieu de passage sans débouché, où il n’est ontologiquement possible que d’errer sans but. On découvre ainsi d’abord la noirceur de l’endroit et le désespoir qui y règne, non seulement dans l’accueil glacial réservé à Courgette par ses pairs (le tempétueux Simon et ses silencieux acolytes), mais aussi dans le simple design des personnages. Malgré leur prime jeunesse, on note donc plutôt les meurtrissures que la beauté de ceux-ci, qu’il s’agisse des regards fuyants qu’ils arborent, de leurs nez rougis, de leurs yeux pochés, de leur teint blafard, de leurs postures inconfortables, du pansement collé en permanence sur le front de Jujube ou de la vilaine balafre que porte Alice sous ses mèches blondes, signes de leur usure indue par la vie. Même Raymond, le gentil policier veillant sur Courgette, partage cette mélancolie expressionniste, de sorte que sa propre tragédie se joint bientôt au maelström de chagrin où tous semblent inextricablement embourbés. Or, ce n’est qu’après nous avoir baigné d’une telle noirceur que le film amorce sa lente progression vers la lumière, traînant dans son sillon la ribambelle de petites âmes brisées qu’il nous tarde de voir luire à nouveau dans le firmament estival.
 
Au-delà des bons sentiments contenus dans le scénario, la progression dramatique s’effectue ici via un certain nombre de contrastes chromatiques. D’abord dans le teint bronzé de la jeune Camille, transfuge de mi-récit et intérêt romantique de Courgette, dont la relative vivacité sert de contrepoids à la mélancolie des autres enfants, qu’elle parvient en outre à extirper de leur torpeur anesthésiante par sa douce sollicitude. Puis dans la blancheur éblouissante des paysages alpins, que les personnages arpentent lors d’une exaltante sortie de groupe, pivot narratif essentiel dans leur pénible processus d’émancipation. En effet, non seulement l’Albine splendeur de la neige contraste-t-elle avec les intérieurs ombragés de l’orphelinat, mais l’immensité de la montagne leur offre aussi une liberté de mouvement inédite. Ils dévalent ainsi gaiement les pentes enneigées, puis ils dansent frénétiquement dans le chalet de bois rond loué pour la nuit, bercés par les rythmes endiablés concoctés par leur charmant professeur de sciences. Même la configuration du dortoir où ils passent la nuit semble toute désignée pour favoriser les rapprochements, puisqu’ils partagent alors deux grandes structures de bois à compartiments, apparaissant comme autant d’oisillons blessés dans un grand nid douillet. La communauté se forme ainsi tranquillement chez les jeunes, dont les blessures individuelles se muent bientôt en traits communs, au même titre que celles du policier lui permettent de s’amouracher de Courgette et Camille. Le laborieux continental des indigents se transforme alors en valse merveilleuse, mais aussi en prescription universelle pour une humanité fragmentée, qui gagnerait sans doute à considérer les maux de l’âme comme un vaste trait commun permettant de faire pont entre toutes nos îles individuelles.
 
Outre les blessures humaines, le dessin se révèle également ici comme une forme de langage universelle. C’est grâce à lui que Courgette transcende initialement sa vie de famille brisée, mais c’est également par son truchement qu’il se forme une nouvelle famille, épaississant son lien avec Raymond via une correspondance imagière éminemment évocatrice. Il se dote d’ailleurs pour l’occasion d’un certain pouvoir allégorique, usant de vastes mers pour illustrer les pipis nocturnes d’Aamed, mais aussi son esseulement subséquent auprès de ses co-chambreurs, brandissant également la baguette de cire pour ses facultés magiques, celles de faire revivre les dinosaures et d’incarner ses passions indicibles. S’il outrepasse ainsi le pouvoir des mots, il outrepasse aussi le pouvoir des maux, combattant la grisaille ambiante à l’aide de couleurs chatoyantes, effectuant en somme une opération analogue au film lui-même, qui parvient miraculeusement à transformer la misère des jeunes protagonistes en bonheur idyllique par sa seule candeur et sa touchante foi en l’humanité.
7
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 8 mars 2017.