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36th Chamber of Shaolin, The (1978)
Liu Chia-Liang

Les disciples du temps

Par Olivier Thibodeau
The 36th Chamber of Shaolin est un classique emblématique du wu xia pian, non seulement pour sa mise en scène extrêmement dynamique, mais aussi pour l’inspirante philosophie qu’il véhicule. En effet, bien qu’il s’agisse ici d’un authentique film d’arts martiaux, son récit est moins martial que pré-martial, s’efforçant de décrire non pas les prouesses guerrières d’un grand maître, mais le long cheminement d’un adepte vers la maestria de son art. Autrement dit, il s’agit ici d’un film d’entraînement pur et dur, treillis de répétitions narratives et de longues ellipses visant surtout à célébrer les valeurs primordiales du Shaolin, soit la discipline et la persévérance, plutôt que le spectacle superficiel de sa pratique.
 
Version hautement romancée de la vie du célèbre moine San De (Gordon Liu), l’œuvre nous le présente d’abord dans son impétueuse adolescence, frustré de ne pouvoir combattre l’occupation mandchoue du peuple Han. Désireux d’apprendre les arts martiaux afin de supplanter l’impitoyable général ennemi (Lo Lieh), il parvient ainsi à se réfugier parmi les moines Shaolin, où il débute son laborieux parcours vers la maîtrise du kung fu. Simple novice, il doit d’abord effectuer une année complète de tâches ménagères avant de pouvoir accéder aux « 35 chambres », dans lesquelles sont enseignées les techniques qui vont faire de lui un guerrier invulnérable. Après cinq longues années de labeur supplémentaire, il est finalement prêt à retourner dans le monde extérieur, qu’il compte transformer en « 36e chambre », fournissant ainsi aux masses oppressées les armes de leur révolte, évoquant du coup l’opportun concept du « mandat céleste ».
 
Sis aux antipodes du film d’action occidental, le wu xia pian tout entier, mais particulièrement le présent film nous permet de dégager trois distinctions philosophiques majeures entre l’Est et l’Ouest. La première est de nature technique et elle concerne l’inimitable style de mise en scène préconisé par les réalisateurs d’action chinois, dont la fréquente utilisation des zooms est devenue chez nous un objet de ridicule, dû à notre vision réductrice des infinies possibilités du médium cinématographiques. Au même titre qu’ils utilisent en cuisine toutes les parties du poulet, dont les cous et les pattes honnies par notre pensée gaspilleuse, les Chinois utilisent en effet toutes les techniques cinématographiques à leur disposition, non seulement les panoramiques et les travellings « nobles », mais les zooms également, ainsi que les accélérés et les ralentis, créant ainsi des œuvres aussi savoureuses qu’elles semblent parfois étranges à notre œil. Des œuvres dont l’incroyable dynamisme visuel, combiné à une utilisation savante du montage, devrait rendre jaloux tous les Michael Bay de ce monde, artisans de monstrueux ballets scéniques impliquant nécessairement de lourdes bombes et de disgracieux véhicules. Car voilà certes une autre antithèse culturelle que met en lumière le présent film : la culture du corps, gracieux et subtil dans le wu xia pian, opposée à la culture occidentale de la machine, froide et impersonnelle, extension d’un corps humain purement utilitaire.
 
Outre les considérations techniques, il existe en outre une profonde disparité politique entre ces deux types d’œuvres, laquelle tient surtout au concept chinois du « mandat céleste ». Proche de la notion européenne de « droit divin », ayant permis à des générations successives de monarques d’obtenir sans opposition leurs trônes respectifs, celui du « mandat céleste » est réservé aux leaders justes et dignes de leur position. En cela, il légitime donc les révoltes populaires contre le pouvoir jugé indigne, faisant de la désobéissance civile non pas un simple droit, mais un devoir. Dans le présent film, on assiste ainsi à une scène épatante où le jeune San De (alors nommé Liu Yude) demande à son professeur s’il faut toujours obéir au gouvernement, trouvant chez le vieux sage une réponse qui risque de confondre tous les admirateurs de nos soi-disant « démocraties » occidentales. En effet, le pouvoir injuste mérite selon lui d’être violemment expulsé. Or, voilà paradoxalement la leçon que nous tirons de la Révolution française de 1789 ou de la Guerre de Sécession étatsunienne, mais que nous n’appliquons jamais à nos gouvernements élus, dont les excès de corruption et les décisions autocratiques sont défendus bec et ongles par un complaisant cinéma populaire.
 
Dans les films d’action occidentaux, c’est toujours le statu quo qui doit être défendu, l’ennemi venant presque exclusivement de l’extérieur. C’est le complexe Spider-Man, pour qui « de grands pouvoirs impliquent de graves responsabilités » sans jamais qu’il n’ait à extraire la racine des problèmes sociaux, préférant entoiler de petits braqueurs et de névrotiques superméchants. Ici, la violence du protagoniste et de ses disciples n’est pas dirigée contre un mégalomane aléatoire, mais contre le gouvernement lui-même, véritable tumeur cancéreuse qui risque de se propager à la nation entière. Et bien qu’il se situe à l’époque médiévale, le récit livre ainsi une mise en garde opportune contre la déférence aveugle entretenue par les gens d’aujourd’hui à l’égard de leurs gouvernements élus. En effet, si le droit de régner est légitimé chez nous par un mandat populaire, non pas le mandat céleste, mais le mandat prosaïque de la majorité, il devrait incomber à cette majorité de retirer ce mandat aux leaders indignes de leur confiance et, par leur constante vigilance, d’abroger le sentiment d’impunité que confère notre système politique actuel aux détenteurs du pouvoir. Voilà peut-être pour nous l’occasion d’apprécier la sagesse intrinsèque du wu xia pian, cette sagesse millénaire qui transcende même ses plus spectaculaires coups d’estoc et ses plus furieuses roustes.
 
Malgré ses pouvoirs surhumains, c’est en outre dans son humilité et sa discipline que se distingue le héros du wu xia pian du héros d’action occidental, généralement représenté comme impétueux et suffisant, un tank amoral dont l’humour ridiculement appuyé compense artificiellement pour son humanité absente. Mais cette humilité n’est pas un a priori; elle provient d’un enseignement rigoureux que le film s’évertue à représenter dans ses plus stricts paramètres. En effet, le jeune Liu Yude ne possède pas la discipline infuse, réagissant d’abord fougueusement à l’oppression mandchoue, désireux d’obtenir spontanément la puissance martiale Shaolin afin de canaliser sa colère dans ses poings. Mais Liu Yude n’est alors qu’un étudiant, et il le demeurera pour un autre cinq ans, nous rappelant par son dur internat le long chemin qui mène à la véritable maîtrise de soi.
 
La langueur de la vie monastique se trouve initialement incarnée dans l’ellipse qui suit l’entrée du protagoniste au monastère. Approchant candidement l’un des maîtres, il lui dit en essence qu’il lui tarde, après un an à passer le balai, de commencer à apprendre les rudiments du kung fu. Le vieux sage l’invite alors à choisir l’une des « 35 chambres » où commencer son parcours. « La plus avancée », réplique Liu Yude sans hésitation, exhibant ainsi toute la vaine prétention de la jeunesse, laquelle sera durement abîmée dès la scène suivante, alors que le jeune homme se voit confronté à l’inaccessible sagesse de vénérables maîtres, forcé ainsi de constater que le sommet de l’échelle ne s’atteint qu’en débutant à la toute première marche. Voici une leçon primordiale, même un remède potentiel à l’arrivisme estudiantin d’aujourd’hui, sordide apologie du raccourci et de la manipulation qui nécrose chaque jour un peu plus la véritable nature de l’enseignement civique.
 
Mais The 36th Chamber of Shaolin, c’est avant tout une célébration nostalgique de l’effort et de la persévérance comme valeurs essentielles de tout disciple, incarnées non seulement dans les interminables répétitions et les douloureux revers subis par Liu Yude, mais aussi dans les fabuleuses récompenses de son acharnement. Ainsi, c’est après s’être mouillé cent fois que notre héros réussit finalement à se tenir en équilibre sur des billots flottants; c’est après s’être brûlé les tempes qu’il peut suivre une cible sans bouger la tête; c’est après deux tentatives infructueuses qu’il parvient à vaincre le maître de l’épée, complétant ainsi son enseignement. Bref, la vérité sous-jacente au récit est très simple : c’est dans le temps que s’acquiert la sagesse, mais c’est aussi dans le temps que se fomente la révolution. Or, il faudrait que quiconque s’intéresse à l’un ou l’autre s’attelle dès maintenant à la tâche, posant ainsi le premier pas d’une longue traversée qui permettra peut-être un jour à l’humanité d’obtenir le monde qu’elle mérite, promouvant pour ce faire le partage scrupuleux des enseignements internationaux et non plus leur systématique segmentation régionale.
 
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Critique publiée le 16 février 2017.