L'équipe

Three (2016)
Johnnie To

Le cinéma dans le corps

Par Sylvain Lavallée
Three, pour trois personnages : une docteure (Zhao Wei) responsable d’une salle de repos en neurologie, un criminel (Wallace Chung) avec une balle dans la tête, refusant qu’on lui retire l’intrus qu’il a dans le crâne, un policier (Louis Koo) restant auprès de son prisonnier, espérant lui soutirer l’information nécessaire pour retrouver le reste de sa bande. La docteure comme le policier ont chacun commis une faute professionnelle, elle une opération qui a mal tourné, lui un interrogatoire qui s’est terminé avec ladite balle dans le crâne, et probablement que le voleur, de même, n’avait pas prévu se retrouver dans cet hôpital, menotté à un lit. Trois personnages, trois motivations des plus simples, à la fois symétriques (corriger une faute passée) et concurrentes (elle veut sauver une vie, le policier veut l’enlever, le criminel veut la garder, au moins le temps de narguer son geôlier).
 
Mais comme nous sommes chez To, ce contexte narratif n’est rien de plus qu’un prétexte de mise en scène, une manière de créer des points d’ancrage à partir desquels découper l’espace : nul besoin de développer la psychologie des personnages, il suffit de leur donner des objectifs clairs pour les mener vers un conflit inévitable, dont il faut dégager les enjeux et les conséquences dans l’action, par les gestes, et dans un espace bien déterminé, un environnement duquel To exploite toutes les potentialités esthétiques. Un lieu unique (un hôpital, et principalement la salle de repos), quasi-abstrait tant il est détaché du monde (impression renforcée par les deux ou trois plans d’extérieur qui semblent fait en CGI amateur), mais en même temps parfaitement cohérent, lisible ; un espace purement cinématographique donc, un terrain de jeu permettant de faire circuler librement la caméra virtuose de To, qui peut se faufiler jusque dans les corps, pour filmer une chirurgie depuis l’intérieur des organes (ce que nous avons envie de lire comme une image littérale d’un cinéaste qui a le cinéma dans le corps).
 
Ainsi, pendant que les trois personnages cherchent à contrôler la situation, le cinéaste, lui, le véritable maître du jeu, s’amuse avec les rideaux et les portes battantes, il divise l’espace pour restreindre le savoir de l’un ou l’autre personnage sur la situation, pour reconfigurer la mise en scène en suivant les lignes de force changeantes. Et comme chez Hitchcock, le drame se cristallise autour d’objets (un téléphone, une clé, une fiole de médicament, une poubelle) que la caméra souligne pour les charger d’émotion, de menace latente : même quand il improvise à partir d’un scénario inachevé, To sait encore maintenir le suspens avec toute l’élégance d’un vieux routard qui n’a plus rien à prouver. Alors peu à peu la tension monte, les conflits s’amplifient, deux comptes à rebours se chevauchent (les six heures à vivre du criminel, l’heure des visiteurs, à laquelle surgiront probablement les amis du criminel), et l’on se demande bien où To veut en venir avec les multiples récits secondaires, tournant en général autour de patients apportant une touche d’humour à l’ensemble…
 
Arrive la résolution, la fusillade pressentie, et le film éclate alors dans un morceau de bravoure surréaliste qui n’apporte que peu de satisfaction d’un point de vue narratif, mais qui tient de conclusion esthétique parfaitement jouissive, comme la somme d’une équation mathématique aussi élaborée que ludique : tous les fils épars, tous les conflits, toutes les divisions sont rassemblés le temps d’un long plan-séquence (évidemment truqué, pour les puristes) qui traverse l’espace en valsant à travers les corps s’écroulant au ralenti. On pourrait toujours reprocher à To de trop délaisser à ce moment (et encore plus dans la confrontation finale à trois) le peu de vraisemblance à laquelle le récit était attaché jusqu’à ce point, mais aussi absurdes soit ces dernières minutes, elles demeurent fidèles aux motivations des personnages – d’ailleurs, la folie de To n’est jamais gratuite (enfin, presque), ces situations et confrontations absurdes servent encore à illustrer les relations entre les personnages, d’où le plaisir particulier de ses films, un cinéma de genre, narratif, mais libéré des contraintes de la vraisemblance.
 
Les personnages étant cette fois réduits au strict minimum, il est vrai que Three est plus près d’un exercice de style vide de toute substance. On retrouve bien, ici et là, quelques fragments de sens qui s’accrochent désespérément à la trame narrative, ce dévouement tout hawksien au travail et à une tâche donnée par exemple, qui conféraient à d’autres films de To des résonnances existentialistes, de même que le mépris envers les autorités (la docteure faisant fi des conseils de son supérieur, le policier se croyant en dehors de la loi), ce qui est moins chez lui une apologie de l’individualisme, comme dans le film d’action américain, qu’un écho de sa propre liberté face aux les lois et conventions du récit classique. C’est que To se dévoue lui aussi à une tâche, à son art, avec un plaisir des plus contagieux (il a le cinéma dans le corps disions-nous), alors même devant ce que d’autres appelleraient sans doute un film mineur (c’est-à-dire ceux qui croient que l’on peut ainsi hiérarchiser la filmographie d’un artiste), son éthique et sa vision du monde ressortent à tout coup, et cela suffit bien à rendre essentielle et immensément réjouissante toute rencontre avec son œuvre.
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Critique publiée le 24 juillet 2016.