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Star Trek (2009)
J.J. Abrams

Vitesse de croisière

Par Mathieu Li-Goyette
Pour chaque auteur de cinéma ayant récemment revisité les années 60 et ce concept plutôt malléable - et peu défini - de « nostalgie », les contraintes demeurent généralement du même ordre : respect du mythe, respect d’un ancien et d’un nouveau public, renouvellement et mise à jour de la forme, puis, enfin, lorsque l’on aspire un tant soit peu à l’originalité, détournement de l’amalgame final en vue d’une certaine appropriation. Pour faire bref, si Todd Haynes en ressort comme un certain maître à penser (Far from Heaven, I’m Not There), Sam Raimi (Spider-Man), Bryan Singer (X-Men) et J.J. Abrams (dont le présent Star Trek s’avère une belle remise à neuf) font amande honorable. Ramener Star Trek à la vie après un long métrage désastreux (Nemesis) et des cotes d’écoute en baisse (Enterprise), c’est s’attaquer à l’ensemble iconographique né de l’image le plus étendu et le plus complexe du dernier siècle, mais aussi l'un des plus ridiculisés et empreints des préjugés les plus indémodables.

Non pas une ligne de dialogue célèbre ou une silhouette particulière, mais bien des formes, des tics et des personnalités qui - voilà l’une des nombreuses surprises de ce nouvel opus - ne dépendent plus d’un interprète (donc d’une ressemblance à l’ancienne image), mais bien d’un jeu de reconnaissance avec le nouveau spectateur, qui n’est souvent jamais entré en contact avec le mythe originel. Au-delà de ce mécanisme assez stérile de nostalgie, Star Trek, de son simple titre, fait état d’une remise à neuf de la première série télévisée. Intrigue amorcée par la création d’un vortex temporel (rien de nouveau sous l’égide d’Abrams), l’anomalie de l’espace-temps est provoquée par un vieux Spock (Leonard Nimoy, de retour dans la peau du célèbre personnage) alors qu’il est poursuivi par un vaisseau romulanais. Le capitaine Nero (Eric Bana), sorte de commandant fou en quête de vengeance, anéantit ensuite le premier vaisseau de la Fédération des planètes unies qu’il croise, donnant ainsi l’occasion à un jeune enseigne de prouver sa valeur en sacrifiant sa vie pour sauver celle de sa femme et de son fils naissant, James T. Kirk, sauveur ponctuel de l’univers et capitaine des capitaines de l’astronef U.S.S. Enterprise. Alors qu’un futur alternatif s’enclenche, les scénaristes Roberto Orci et Alex Kurtzman (collaborateurs habitués d’Abrams et  de Michael Bay) se donnent l’opportunité de mettre en place les bases d’un nouveau monde revampé et flanqué d’un budget que la série n’aurait jamais pu espérer il n’y a pas si longtemps.

Expliqué à la fois par le jeune et le vieux Spock au milieu du récit, le futur usuel a été chamboulé. Nous venons littéralement d’effacer quarante ans de télévision au profit d’une nouvelle vision. Celle-ci, sublimée au rang de divertissement, force le dernier - et maintenant premier - Star Trek à s’assurer la ferveur des foules pour survivre en ce XXIe siècle où l’image de synthèse et le retour de la science-fiction (Battlestar Galactica à la télévision, The Day the Earth Stood Still, Terminator Salvation, Wall-E, et Avatar au cinéma) force l’hégémonique série à s’accorder aux attentes élevées que représente la relecture d’une genèse. Alors qu’une intrigue amoureuse appliquée à de nouvelles tensions raciales entre humains et autres peuples intersidéraux confère l’espace nécessaire pour appliquer à une formule devenue poussiéreuse les mécanismes huileux du blockbuster, l’iconographie de Gene Roddenberry passe parfois vulgairement ici à travers le filtre contemporain du film à grand déploiement.

En cherchant à tisser des liens étroits entre leurs personnages aux particularités et aux rôles bien définis, Orci et Kurtzman sont parvenus, avec l’aide d’une gamme d’interprétations livrées avec justesse et énergie, à réintégrer en un temps record la complicité unissant les membres de l’équipage. Au risque de glisser parfois dans les caractères les plus surfaits du blockbuster (faire-valoir, personnage exotique et spécialiste, mécano hurluberlu, intellectuel convié par ses émotions et sa passion : des traits qui sont soudainement surlignés à gros traits chez Abrams), l’ensemble parvient tout juste à se sauver des formules risibles des personnages typés; c’est là que le sens du spectacle du réalisateur surmonte les pièges de la narration à la chaîne. Chargé de plusieurs instants aux connotations burlesques qui ne sont pas sans rappeler les lucratives leçons des mentors Spielberg et Lucas, c’est du récit d’aventure, en particulier des trilogies Indiana Jones et Star Wars, dont ce nouvel épisode semble tirer toute sa force. Non pas une atteinte aux références canoniques de la série, c’est cette tension entre la production surfaite du film et le respect remarquable de l’esprit du sérial qui permet de mettre rapidement de côté les anciens visages et d’adopter celui des jeunots.

Car mené par un équipage de cadets, le premier vol de l’Enterprise et de son vieux capitaine Pike fait remplacer des personnages âgés, moins compétents, par de nouvelles recrues pleines de témérité et de compétences singulières. Séquence après séquence, l’équipage si connu s’assemble sous nos yeux. Sans aucune causalité logique ou sens du temps, c’est le pari de confier sa continuité aux structures classiques du scénario hollywoodien qui donne au film d’Abrams un dynamisme juvénile, chargé d’une mécanique ludique qui n’a d’autres visées que de satisfaire l’amateur qui comprendra les clins d’oeil et d’émerveiller le nouveau venu avec ce monde futuriste plus optimiste qu’il ne l’a jamais été. Cadencé au quart de tour, justifié par de constantes références au passé et à cette idée de passation entre générations, de devoir accompli envers ses aïeux, Abrams se nomine porteur du flambeau d’une nouvelle série et de ses personnages, eux dignes héritiers de leurs ancêtres (le père de Kirk, la mère de Spock, deux parents décédés uniquement dans cette nouvelle réalité).

Symétrie d’une tangente dont l’ennemi Nero ne cesse de briser les lignes directrices, l’ancien Star Trek est démoli à mesure que le nouveau s’édifie et trouve ses propres problématiques. Nero, qui décide d’anéantir la planète Vulcain, de renvoyer la pareille en mémoire de son peuple lui aussi disparu (dans un futur qui n’existera jamais), incarne cet empereur du même nom qui, dans une folie destructrice, mit le feu à l’empire, voire ici à toute une franchise. Celle-ci étant enfin redorée par une mise en scène dynamique en plus de présenter un futur diamétralement opposé aux mondes post-apocalyptiques que nous avons été habitués de côtoyer récemment, Abrams atteint autrement des sommets techniques dans la minutie des effets sonores, le déploiement démesuré des effets de synthèse et une nouvelle bande originale convoquant avec le même respect la magnificence du célèbre vaisseau. Enluminé par un éclairage transperçant constamment le cadre, c’est toujours devant un jeu d’éblouissements, de réflexions et de miroirs colorés que le cinéaste fait office de guide pour ce tour de manège y allant d’une pléthore de mouvements extravagants.

Et au travers de ce nouvel attirail technique, ce sont encore les figures qui restent inchangées, les souvenirs qui demeurent plus forts que l’événement vécu. La silhouette du croiseur qui s’intensifie parvient au rang de légende populaire. En s’appropriant les inspirations narratives de ses prédécesseurs, on y lit Moby Dick et son capitaine Achab autant que l’immensité des mondes d’Asimov, on y déchiffre l’héritage de la science-fiction de série B tout à coup en parfaite concordance avec les grands récits de conquête de l’inconnu vantés par le western américain. Les inspirations demeurent, les fioritures évoluent. Les histoires se complexifient, leur affect demeure identique. Permettant l’évasion dans ce décor étoilé, le coup de dés d’Abrams est réussi. Le mythe reste en vie, orné de nouvelles lettres de noblesse qui lui permettront d’« aller là où l’homme n’est jamais allé ». Refondé, c’est à juste titre que c’est à présent vers de nouveaux horizons et de nouvelles innovations que la série devra se diriger. Car si la maîtrise peut parvenir à excuser les intentions, il n’y a pas un spectateur qui se laissera berner par un deuxième volet qui tanguerait de nouveau vers des cieux si aisés.
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Critique publiée le 23 novembre 2009.