L'équipe

People Under the Stairs, The (1991)
Wes Craven

La maison hermétique

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Le prix de la quiétude, dans A Nightmare on Elm Street, était ce mensonge qui unissait les membres de la petite communauté de Springwood. Le secret permettait d’entretenir l’illusion sur laquelle repose la « normalité » ; mais l’innocence ainsi préservée était elle-même viciée et les enfants ont le don, dans le cinéma de Wes Craven, d’exposer ce que l’on tente de leur cacher. The People Under the Stairs repose sur le même principe, exploité cette fois-ci sur fond de lutte des classes et de tensions raciales. Il s’inscrit en ce sens dans la lignée d’un autre film de l’auteur américain, The Serpent and the Rainbow — qui se déroulait à Haïti, au beau milieu d’une révolution manifestement inspirée par la chute du régime Duvalier.

The Serpent Under the Rainbow annonçait le ton explicitement politique de The People Under the Stairs – dans lequel le cinéaste utilise la pièce Do the Right Thing de la formation hip-hop Redhead Kingpin and the F.B.I., composée (mais non retenue) pour la trame sonore du film du même nom, réalisé par Spike Lee deux ans plus tôt. L’occultisme et la superstition y servaient d’analogie à l’obscurantisme sur lequel repose la dictature. Dans The People Under the Stairs, c’est l’opposition entre la ville et la banlieue qui sert de métaphore à peine voilée de l’inégalité économique séparant l’Amérique en deux – l’axe sur lequel repose cette division étant la couleur de la peau, qui distingue ceux qui possèdent de ceux qui sont dépossédés.
 
La banlieue est ici un espace indéterminé, proche de l’abstraction. Ce qui la caractérise, c’est justement le fait qu’elle n’est pas la ville. On s’y retire. On s’y isole. On y accumule la richesse qui n’est pas redistribuée. Lorsque Fool (Brandon Adams) découvre le trésor des Robeson, caché dans une voûte au sous-sol de leur gigantesque maison, il s’exclame : « No wonder there's no money in the ghetto. » Précédemment, la taille de leur salon lui avait inspiré une réflexion similaire : « There's enough room for ten families in here. » Les Robeson sont des propriétaires fonciers. Le bloc délabré dans lequel habitent Fool et sa famille leur appartient, tout comme le liquor store qui vend de quoi oublier l’injustice et la misère. Pour leur part, les Robeson habitent un secteur paisible, à l’abri de tous les problèmes associés aux milieux urbains : criminalité, toxicomanie, pauvreté…
 
Des grillages les protègent soi-disant des envahisseurs, mais leur maison est surtout scellée de l’intérieur. Rien ne peut s’échapper de celle-ci — tant et si bien que même les mouches, prisonnières de cet environnement sous vide, meurent d’épuisement et s’accumulent sur les rebords des fenêtres. Derrière la façade « convenable » de cette habitation conforme à une certaine définition de la réussite, c’est le rêve américain lui-même qui est en train de pourrir progressivement. Mommy (Wendy Robie) et Daddy (Everett McGill) protègent jalousement leur royaume malade et asphyxiant, dans lequel les enfants sont difformes et ignorants. Leur fille Alice (A.J. Langer) ne connaît pas le sens du mot « quartier ». Les murs de cette maison hermétique tracent les frontières de son existence, voire de son entendement.
 
De manière particulièrement ingénieuse, Wes Craven inverse ici les codes du film d’invasion domiciliaire, genre réactionnaire et paranoïaque dans lequel le mal est incarné par la figure de l’étranger qui tente de pénétrer dans un espace protégé. Mommy, jouant le jeu de la victime pour convaincre les policiers que tout est dans l’ordre, fait d’ailleurs référence au statu quo du genre par le biais de cette remarque : « It's as if we're the prisoners and the criminals roam free. » Or, dans les faits, ce sont les voleurs qui par leur intrusion vont libérer les prisonniers de cette horrible maison. En s’infiltrant, ce sont eux qui vont révéler le terrible secret des Robeson ; et, au final, c’est en faisant littéralement exploser ce sacro-saint domicile familial que Fool va rendre au monde extérieur toutes ces richesses que les Robeson, en se les appropriant, avaient soutirées à la communauté.
 
The People Under the Stairs s’avère une allégorie déjantée de l’Amérique républicaine des années 1980. La ressemblance est d’ailleurs frappante, entre le couple que forment Everett McGill et Wendy Robie et le couple présidentiel que formaient Ronald et Nancy Reagan. À travers la répression sexuelle et religieuse, c’est une version particulièrement corrompue des « bonnes vieilles valeurs américaines » qu’ils représentent sous leur véritable jour. Pervers, arriéré, intolérant. L’idéal qu’ils croient défendre s’est depuis longtemps enlisé dans une folie qui consume progressivement les membres de cette « famille parfaite » formée par les monstres incestueux et consanguins que sont Mommy et Daddy. L’Amérique, affirme sans détour Craven, appartient à ces détraqués, coupés du monde réel, qui sont prêts à tout pour entretenir un fantasme de pureté dont la réalité attenante est particulièrement putride.
 
Roach (Sean Whalen), le seul des enfants qui leur résiste, habite derrière les murs de la maison — tel un secret à même le secret, voilé sous une autre couche de cette succession de surfaces symboliques qu’il faut abolir pour rétablir la justice. « Burn in Hell for getting free », hurle Daddy tandis qu'il pourchasse Roach, « and burn in Hell for showing the way. » Dans ce monde de surfaces et d’apparences où les prières sont enregistrées sur des bandes magnétiques, où chaque recoin cache une arme ou un outil de torture, Roach est l’ultime secret qu’il faut supprimer : l’idée même que la résistance est possible, voire nécessaire. Mais c’est l’irruption de Fool dans le paysage qui, en brisant l’hégémonie établie, redonne un sens au combat de Roach. La présence d’un noir dans ce monde plus blanc que blanc, où les « enfants » possèdent d’ailleurs un teint cadavérique on ne peut plus révélateur, sert à créer un déséquilibre salutaire.
 
Dès lors, le film peut plonger sans aucune retenue dans le délire absolu, canalisant avec une énergie formidable le spectacle grand-guignolesque d’une violence exacerbée au point d’en devenir caricaturale. Le monde que dépeint The People Under the Stairs est irrémédiablement condamné ; et la seule issue envisageable est sa destruction totale, pour qu’un autre plus juste et équitable s’établisse sur les ruines de celui-ci. Sa forme excessive s’avère, en ce sens, l’expression logique de cette conviction quasi révolutionnaire qui l’anime. On s’étonne d’ailleurs qu’une œuvre aussi subversive ait pu régner au sommet du box-office durant un mois entier, au moment de sa sortie en 1991. Il s’agissait à n’en pas douter d’une autre époque ; et le cinéma d’horreur, subconscient tordu du cinéma populaire américain, révélait avec une vigueur prodigieuse les travers les mieux enfouis d’une société dérangée. À commencer par les mieux enracinés.
9
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 16 mars 2016.