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Gods of Egypt (2016)
Alex Proyas

Sacrilège à l’autel de l’écran vert

Par Ariel Esteban Cayer
Gods of Egypt a déjà mal vieilli. Des films comme ça, on croyait qu’il ne s’en ferait plus. Ou plutôt, on s’est permis de croire naïvement qu’une certaine conception du film fantastique sur fond oblitérant d’écran vert avait disparu avec George Lucas et son Attaque des clones, et puis bon débarras. Notamment, qu’avec Abrams (ou Nolan à la rigueur) était revenu l’inviolabilité de la profondeur de champ et un certain respect pour la matérialité qu’invite le cinéma — aussi commercial et garni d’effets spéciaux soit-il.

Cependant, il suffit de se tourner vers Speed Racer des Wachowski (voire même Paul W.S. Anderson et son vidéoludisme particulier) pour trouver des usages intéressants de cette technologie, et pour constater que dans le cas de Gods of Egypt, ce n’est pas tant la prévalence de la technique qui s’avère problématique, mais bien l’esthétique qu’elle engendre lorsque le travail est si magistralement bâclé. Faisant suite aux piètres I Robot (2004) et Knowing (2009), Alex Proyas joint l’inutile au désagréable, et nous fait donc retrouver cet étrange effet d’aplat que le blockbuster populaire semblait avoir relégué aux oubliettes au tournant des années 2010 : ces acteurs découpés puis figés à l’avant-plan d’un étendu virtuel, instable et immatériel, qui se dissout dans un flou immonde à chaque mouvement de caméra. Victime de sa propre « digitalité » (et d’une conversion en 3D sans doute précipitée pour rembourser le faramineux 140 millions que ce flop assuré a coûté), Gods of Egypt est un film qui se dévore par lui-même : l’avant et l’arrière-plan y sont, pour ainsi dire, en constant conflit – jusqu’à oblitérer toute relation entre l’interprète et son environnement, entre l’enjeu qui y est dépeint et l’affect que celui-ci est sensé avoir sur le spectateur.

Lorsque Set (Gerard Butler) s’empare du trône, il revient à un jeune mortel (Brenton Thwaites) de s’allier à un Horus borgne (Nikolaj Coster-Waldau) pour sauver le monde (ou plutôt : une Égypte imaginaire reconfigurée pour l’occasion en véritable Terre du Milieu – ou Westeros du Nil, c’est selon). Une demoiselle en détresse est évidemment de la partie (Courtney Eaton, appréciée par la caméra moins pour ses talents d’actrice que pour son plongeant décolleté), et la plupart des enjeux s’articulent par la suite autour des divers objets et lieux magiques (un œil, un bracelet, l’au-delà) que les héros devront récupérer, maîtriser, ou visiter, pour faire avancer leur mission.  

Il serait déloyal de parler ici d’enjeux tant cette progression narrative s’avère prévisible, calquée sur milles et un récits de quêtes fantastiques et rétrogrades, puis à peine rendu tolérable par les quelques écarts complètement loufoques que se permettent Proyas et ses scénaristes. Les dieux sont représentés comme des géants parmi les hommes, et Ra (Geoffrey Rush) s’avère être le pilote d’un vaisseau spatial enchaîné au soleil, qui combat des serpents cosmiques qui menacent quotidiennement de détruire le disque plat de la terre… ! Une ou deux bonnes idées sur papier, certes, mais en réalité Gods of Egypt se regarde comme on regarderait un ami jouer à Prince of Persia (2003) sur une immense télévision HD mal calibrée. Proyas s’amuse à faire sauter ses personnages — d’un bloc à l’autre, évitant les pics, le sable mouvant, les scorpions, ou les serpents géants —, mais sans jamais vous passer la manette, soit, sans jamais pousser son récit au-delà de l’A et B programmatique de l’esthétique ou de la figure de style la plus banale.

Surtout, Gods of Egypt révèle de manière particulièrement brutale ce qui arrive lorsque le cinéma commercial passe dans le tordeur numérique de l’indifférence. Ne suffit pas que le travail d’une véritable armée d’artisans et de techniciens de l’effet spéciaux soit ici le seul spectacle à se mettre sous la dent ; ce même travail est par le fait même réduit à l’état de bouillie digitale post-convertie. Tel que projeté en salle, Gods of Egypt est si illisible et confus sur le plan visuel (car c’est bien tout ce qui lui reste) qu’on se permet de se demander : existe-t-il une version quelque part qui rendrait à tout le moins justice à l’impressionnant travail de ces artisans de l’image de synthèse ? Face à une mise en scène aussi lasse, on s’imagine difficilement Proyas avoir quelconque regret, mais quelque part, des animateurs et des costumiers pleurent assurément face au résultat final, mal rythmé, mal joué, mais surtout mal mis en image, et ce, malgré l’infinie possibilité qu’offre l’écran vert. Un triste sacrilège.
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Critique publiée le 29 février 2016.