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Fatima (2015)
Philippe Faucon

L'ange de toile

Par Olivier Thibodeau
Malgré la singularité de son titre et l’apparente spécificité de son récit, Fatima constitue en fait le portrait de toutes les Fatima du monde, mères immigrantes dont l’ascétisme coutumier reçoit ici un chaleureux éloge. Fidèle à la logique austère et généreuse de sa protagoniste, le film fait preuve d’une grande économie de moyens afin de mieux cerner les aléas de son humble existence, promouvant son émancipation par le biais d’une savante mise en abyme artistique. Le résultat est une œuvre concise et intime, mais universelle à la fois, vecteur d’un humanisme rayonnant qui ne manquera pas d’illuminer le spectateur sensible au combat quotidien de la minorité silencieuse.
 
Mère monoparentale forcée de pourvoir aux besoins de ses deux filles, dont l’une entame sa première année de Médecine à l’université, Fatima mène une existence spartiate tiraillée entre des impératifs économiques pressants et de rigoureux dogmes religieux. Ne possédant qu’une connaissance rudimentaire de la langue française, elle se débrouille tant bien que mal au cœur de son Paris d’accueil, générant de maigres revenus grâce à son travail acharné de ménagère. Heureusement, il existe pour elle un exutoire artistique sous la forme d’un grand carnet où elle consigne avec lyrisme ses impressions personnelles, se pourvoyant ainsi d’une issue à l’esclavage quotidien dont elle est victime.
 
Point focal de l’œuvre, le pragmatisme inextinguible de l’héroïne nous révèle ici l’essence de son combat. Soigneusement captés par la caméra intimiste de Philippe Faucon, ses moindres gestes revêtent en effet une importance cruciale puisqu’ils sont tous indispensables au maintien de l’unité familiale. Ne se réservant que les quelques euros nécessaires pour acheter des vêtements et du parfum bas de gamme, Fatima investit tout le reste dans l’avenir de ses enfants. Elle y investit en outre chacune des actions quotidiennes qu’elle entreprend, lesquelles se suivent ici sans relâche afin de mieux décrire une vie entière dédiée au sacrifice de soi. Les scènes intimes où elle trie ses bijoux afin de les offrir en gage succèdent ainsi immédiatement aux scènes de labeur professionnel et aux scènes de labeur domestique dans une boucle sans fin où l’accomplissement de soi est synonyme d’adhérence à un altruisme monastique.
 
Profondément ancré dans la routine de ses personnages, le film est constitué d’un treillis de courtes vignettes visant à souligner l’importance du travail comme outil de valorisation de l’immigrant français. Contrairement au fils de sa patronne, jeune bourgeois indolent vivant hors cadre dans un monde fantasque de plaisirs immédiats, Fatima et ses filles ne sont effectivement définies que par leur attitude face au travail. Ainsi, la jeune Souad nous est décrite uniquement par son oisiveté, tandis que c’est l’acharnement constant de son aînée qui en est le trait principal. Filmée exclusivement alors qu’elle flirte avec les garçons, qu’elle bavarde avec ses amis, qu’elle écoute de la musique ou qu’elle fait l’école buissonnière, Souad n’est rien d’autre que la somme de ses écarts, soit une graine dans le vent, languissant à trouver un terreau fertile pour se développer. Sa sœur Nesrine se révèle quant à elle comme un modèle de persévérance, ne réussissant ses objectifs scolaires qu’au terme de journées et de nuits entières passées à la révision. Quoique simpliste, cette tactique de représentation tend à cerner l’une des vérités indéniables de l’immigration, soit la nécessité du travail comme façon de pallier à l’inégalité des chances.
 
Travailleuses acharnées, on note ici que Fatima et Nesrine profitent même de leurs longs voyages dans les RER afin de travailler, plume à la main, le nez plongé dans des cahiers salutaires. Or, si un tel zèle permet ici à Nesrine de s’émanciper de sa condition en assurant sa réussite scolaire, il sert également d’échappatoire à Fatima, qui profite de tous ses temps libres afin de consigner ses mémoires pour un futur public. Vaste effort de réflexivité, le film nous montre ainsi la démarche de l’auteure marocaine Fatima Elayoubi, dont c’est le roman Prière à la lune que Faucon porte ici à l’écran. Promouvant la libération de cette écrivaine par le biais du cinéma, l’œuvre promeut simultanément la libération de son alter ego diégétique via la littérature, célébrant ainsi le potentiel de l’art comme langage universel et outil d’autodétermination des laissés-pour-compte.
 
Portrait humaniste de l’immigration musulmane, Fatima ne manque pas d’aborder la question épineuse de la condition féminine sans pourtant recourir à l’antagonisation masculine d’usage. Choisissant plutôt de décrire un monde presque exclusivement peuplé de femmes, Faucon promeut l’égalitarisme sexuel et le rejet du paternalisme en marginalisant l’autorité masculine. On note ainsi que toutes les patronnes de Fatima sont des femmes, intransigeantes certes, mais accomplies néanmoins. On note également la présence diégétique d’une série de jeunes musulmanes libérées, porteuses d’un renouveau idéologique pressant. Outre la jeune Souad, dont l’attitude insolente lui permet ici de repousser plus d’un dragueur, la colocataire de Nesrine, Leila, constitue également un modèle de libéralisation des mœurs. Séduisante jeune femme aux atours aguichants, fumeuse à ses heures, celle-ci confie un jour à Nesrine l’une de ses rencontres sexuelles, se félicitant gaiement d’avoir « tout faux » quant aux prescriptions religieuses en la matière.
 
Figure centrale du récit traditionnel d’émancipation féminine, le patriarche brille ici par son absence. Relégué en marge de la vie des trois femmes, identifié au générique comme simple « père », celui-ci n’apparaît que dans quelques courtes scènes, profitant de ces occasions pour obéir aux caprices de ses filles ou pour leur faire la morale. Sans être bourru ou violent, il incarne une forme d’autorité rétrograde dont la contestation est nécessaire dans une perspective d’émancipation. Or, la condamnation qu’en fait Nesrine, laquelle renie ses vues discriminatoires à l’égard des rôles sexués, ainsi que sa marginalisation narrative constituent autant de percées révolutionnaires vers un monde véritablement humaniste où ce n’est plus que l’Homme, mais la Femme également, qui peut accéder à l’autodétermination.
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Critique publiée le 19 février 2016.