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Star Wars: The Force Awakens (2015)
J.J. Abrams

Le retour de la profondeur de champ

Par Mathieu Li-Goyette
Quelle drôle d’époque vivons-nous pour qu’il faille, afin de marquer cette volonté de revenir aux effets pratiques, au maquettisme, au maquillage et au charpentage de décors, qu’un nouvel épisode de Star Wars prenne l’affiche et s’engage comme défenseur du support pellicule et de sa photosensibilité. D’abord pionnière en la matière, la franchise et son évolution au dos des technologies parrainées par Lucas a par la suite milité pour le passage au numérique, faisant de The Phantom Menace le premier film des grands circuits a avoir recours à une captation partiellement digitalisée (on allait basculer complètement dans les deux épisodes suivants). Bien que le premier dialogue prononcé de Force Awakens soit « This will begin to make things right », en référence au redressement de la franchise et à son rachat des mains de Lucas, les premiers plans sont eux plus précis quant à leur défense du médium photographique : un astre lumineux lentement recouvert d’un cache noir — coupe — et nous voilà face à des soldats dans un espace contigu, bien cordés face à nous — les lumières de la pièce s’allument et clignotent avec intermittence. Le retour dans l’univers mythologique fondé par George Lucas s’accomplit en effectuant un retour vers sa lumière, éveillée de nouveau : le projecteur bourdonne, la bobine défile, voilà que J. J. Abrams, en deux plans métaphoriques, raconte non seulement qu’on est de retour au 35 mm, mais que la lumière capable d’y imprimer sa poésie est elle aussi de retour (à l’inverse du capteur numérique qui encode la lumière en données binaires calculables et qui la fait passer pour vraie – comme le côté obscur qui s’infiltre dans l’esprit du colérique par le mensonge).
 
En ce sens, The Force Awakens est bien entendu un retour triomphant, voire historique quand l’on prend la mesure de la saga, à savoir qu’il y a bien longtemps que Star Wars avait quitté le cinéma pour se dissiper en produits dérivés, que même en matière de cinéma il s’était réifié un peu partout dans l’industrie hollywoodienne, tellement l’influence des deux premières trilogies, pour des raisons à la fois narratives et technologiques, ont eu une empreinte durable sur la manière d’y faire des films (reste à savoir maintenant si ce retournement matérialiste en inspirera d’autres). Le retour de la profondeur de champ est donc drastique pour Star Wars, parce qu’il s’agit au fond du retour de Star Wars au cinéma, dans tous les sens du terme.
 
Très concrètement, le retour au celluloïd implique d’abord la disparition des aplats du numérique et surtout la manière qu’avait la lumière de n’y être qu’un banal facteur de luminosité. Privilégiant souvent de magnifiques plans d’ensemble, les effets de profondeur (atmosphérique, par exemple) redonnent à Star Wars ses paysages d’ailleurs, suffisamment du moins pour nous faire croire qu’il y a encore des peintres à Hollywood : ces nouvelles images sont plus profondes, elles s’étirent dans un lointain que ce nouvel épisode introduit avec la même désinvolture que A New Hope nous plongeait dans une histoire à peine connue qui allait mener à des conclusions insoupçonnées. Ainsi, si la structure de Force Awakens est fondée sur les mêmes tropes et les mêmes propulsions narratives que les épisodes précédents, et ce, presque systématiquement, sa posture à l’esthétique réflexive le sauve à tous coups des écueils de la répétition banale, avec ses thèmes, ses relations et ses lieux habilement esquissés.
 
Dans ce travail très patient qu’accomplit Abrams, les nouveaux personnages Rey (Daisy Ridley), Finn (John Boyega) et Poe (Oscar Isaac) brillent tant par leur naturel que par la camaraderie sincère qui les unit en quelques plans. Ridley en particulier, avec son caractère frondeur et sa débrouillardise sans limites est une reprise à peine dissimulée de la princesse de Hayao Miyazaki, Nausicaä, qu’Abrams introduit d’ailleurs dans un contexte similaire. À l’image de la princesse de la Vallée des vents, celle de la planète désertique Jakku est en quête d’aventures et ne s’en laisse imposer par personne ; à ce titre, la caractérisation des personnages est exemplaire, les stéréotypes sont renversés et la misogynie ordinaire du cinéma d’aventure désintégrée grâce à l'empreinte de Lawrence Kasdan, éminent scénariste d'Empire Strikes Back, de Return of the Jedi et Raiders of the Lost Ark dont le travail est audible à chaque ligne prononcée, à chaque célébration que partagent les héros. Du côté adverse, Kylo Ren (Adam Driver) est franchement captivant en antagoniste colérique, suffisamment adolescent pour que ses crises soient terrifiantes autant qu’elles mettent au jour une sensibilité bienvenue dans le sillage d’un côté obscur habituellement obsédé par la domination galactique et rarement par des intérêts qui ont semblés si intimes. Quant au retour des personnages et des interprètes de l’ancienne génération (Harrison Ford, Carrie Fisher et Mark Hamill), il est graduel et relativement bien mené, assurant la forte impression d’héritage mais aussi de renaissance pour une tradition hollywoodienne qui retrouve là certaines de ses figures fondatrices en pleine forme (mais pas toutes).
 
Cette profondeur retrouvée, elle est manifeste du constant désir dont fait preuve Force Awakens à vouloir s’inscrire dans son histoire passée (la pulsion d’inscription historique est d’ailleurs mise en image par deux androïdes vers la fin du récit). Le film embrasse ainsi l’opulence des décors et des créatures avec ce même pouvoir d’évocation qui avait marqué les mémoires en nous éparpillant le regard face à des peuples multiples et hétérogènes (l’entrée dans la cantina du quatrième épisode, l’entrée dans le palais de Jabba du sixième, les scènes de poste de commandement bondées d’extra-terrestres, etc.). Cette profondeur permet aussi de composer l’image avec des éclats lumineux, des traits déchirant la poussière et la neige. Partout la lumière abonde, déjà dans les sabres, les coups de laser, les réacteurs, toute la vie lumineuse et obscure du film gigote, vrombit, donne à voir sa présence de multiples façons, en travaillant constamment ce rapprochement allégorique entre la lumière de la pellicule et celle de la Force, faisant de ses fluctuations entre éclat et obscurité l’incarnation d’un obturateur mythifiant et celle de toute une saga filiale basée sur l’aller et le retour d’un côté et de l’autre du spectre lumineux. De la même manière, la base secrète des ennemis devient une autre instance qui filtre la lumière et confirme que Force Awakens n’est rien d’autre qu’une œuvre sur les bons et les mauvais usages de la lumière, quels qu’ils soient.
 
C’est ainsi qu’Abrams n’a pratiquement plus besoin de ses fameux éclats dans l’objectif (ces « lens flare ») pour souligner la présence de sa caméra, puisque tout sa logique lumineuse (qu’il faut comprendre au même titre que Spielberg, son mentor, a entretenu une logique de la monstration à force de contrechamps) se cristallise ici avec une présence poétique que Lucas, plus intéressé aux coutures de sa tapisserie intergalactique et à l’image qu’elle reflétait de sa société, n’a jamais poussée (pour Lucas, Palpatine a toujours été Nixon et l’Empire l’incarnation d’États-Unis sombrant dans le despotisme au nom de la peur, du mensonge et de la colère).
 
Quant à cette dimension politique, elle c’en est allé. C’est à la fois la bonne et la mauvaise nouvelle de cette refonte. Bonne, parce que l’ambition de politicologue de Lucas, qui a clairement été le cheval de bataille passionnant des épisodes I, II, III, n’a jamais été suffisamment nuancée pour qu’elle puisse formuler autre chose que tout et son contraire. Le renversement de la démocratie en état totalitaire, le passage du côté lumineux vers le côté obscur s’est toujours accompli par un mouvement de balancier peu nuancé, sans gradation ni glissement, chose qu’Abrams tente de rétablir notamment avec les personnages de Finn et Kylo Ren qui ont tous deux des trajectoires qui les placent en porte-à-faux des idéaux qu’ils sont censés défendre. Mauvaise enfin, parce que dans cette universalisation des enjeux et des sous-textes qui vient d’être entreprise, Star Wars risque de se reposer uniquement sur la mythologie qui la soutient et l’esthétique qu’elle a engendrée, chose que Lucas, à tort ou à raison, n’a jamais acceptée, même dans les pires films qu’il ait réalisés et qui contenaient tous, au niveau de leur engagement avec l’Amérique, des idées et des dialogues plus distinctifs, des enjeux au fond plus ambitieux que d’aller faire sauter pour une troisième fois la base secrète des forces du mal au nom d’une horde de fans…
 
Au final, J. J. Abrams accomplit avec l’œuvre de George Lucas exactement ce qu’il avait réussi dans Super 8 face au cinéma de Spielberg : il distille ce qui le compose, l’arrache au politique (c’est important), en crée une image gonflée, une sorte de film idéel pour donner à voir ce que ce cinéma peut encore être aujourd’hui. En ce sens, le style d’Abrams est moins une histoire de reprise que de continuité transhistorique, à l’image de la série qui est entièrement axée (et la chose est renforcée dans le dernier) sur la filiation et l’héritage qu’une génération laisse à la suivante (et qui met finalement en relation de nombreux registres historiques – collectifs et individuels). En élève désireux de s’affranchir, Abrams retourne vers une forme de lumière originelle, celle qui permet le cinéma, mais aussi la Force, qui s’est premièrement manifestée en 1977 comme un truc de cinéma (de mixage sonore d’abord) suffisamment crédible pour faire croire que d’un geste de la main l’on pouvait convaincre autrui de n’importe quoi. Cette magie propre à Star Wars, Lucas l’a toujours lu comme un mysticisme extensif qui équilibrait l’univers, lui donnait ses prophéties à réaliser et venait lier par un contrat cosmique le destin de ses personnages. Abrams, précisément parce qu’il a étudié le travail de ses prédécesseurs au point où on pourrait dire de lui qu’il fait les plus beaux fanfilms du genre, le lit comme un effet intensif de cinéma, non plus pour orchestrer une fable sur l’histoire politique américaine de l’après-guerre, mais comme l’ouvroir d’une fable sur le cinéma et sa propre cinéphilie d’Américain né en 1966.
 
Pour ces raisons, le pari est réussi. Star Wars, au moins pour l’instant, est redevenu un véritable projet de cinéma.
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Critique publiée le 16 décembre 2015.