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High-Rise (2015)
Ben Wheatley

Lutte des classes et chute des corps

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Chez Ben Wheatley, la rigidité des conventions sociales éclate toujours sous l'effet de la pression qu'exerce une structure sur l'ensemble des éléments qui la composent. C'est un cinéma de l'ordre illusoire, de l'anarchie comme force païenne qui surgit pour remodeler le réel à son image – de la mise en scène comme messe noire dégénérant en chaos orgiaque. La maîtrise formelle, pour Wheatley, est une manière d'imiter la puissance suffocante de la hiérarchisation; mais il y a toujours une faille, une énergie négative qui dérègle progressivement la perfection jusqu'à ce que celle-ci ne s'effondre de manière à la fois sublime et catastrophique.
 
High-Rise est la culmination allégorique des préoccupations établies au préalable par Sightseers mais surtout par le brillant A Field in England. Il s'agit de l'oeuvre excessive et ouvertement monumentale vers laquelle tendait déjà naturellement le cinéma ambitieux de l'iconoclaste auteur britannique. Le noyau du discours véhiculé par ce cinéma a toujours été en apparence assez simple : la civilisation est une tyrannie fragile, une illusion servant à asseoir la domination d'une classe sur toutes les autres. Mais sa manière d'imbriquer cette idée à une organisation de la matière filmique s'avère quant à elle remarquablement sophistiquée.
 
La structure même de ce nouveau film renvoie d'ailleurs toute entière à cette conception du monde, tout comme la disposition de l'espace qui y est établie, l'architecture verticale de l'immeuble où se déroule l'action reflète une logique de lutte des classes; et l'élégance de son opulence offre un contraste saisissant avec la violence sauvage de son propre éclatement. Il y a surtout, dans cette espèce de liberté narrative que se permet Wheatley par le biais d'un éclatement qui dégénère, l'essence même de cette énergie vitale qui accélère le basculement du système autoritaire vers son contraire. Les films de Wheatley sont léchés. Ils sont visuellement ordonnés. Mais ce maniérisme est aussi factice qu'il est précaire; et c'est cette précarité interne qui confère à ce parti pris formel une formidable qualité satirique.
 
Wheatley cultive l'incertitude. Sa mise en scène éthérée reproduit l'effet diffuseur d'une drogue sur les sens, l'impression embrouillée que le temps se dilatant devient une succession d'images inextricables les unes des autres. Un corps qui tombe au ralenti devient indissociable d'une fête qui bat son plein, le suicide d'un homme préfigurant désormais le sort de la collectivité. La toile se tisse ainsi, selon la logique de l'entropie. Un kaléidoscope déforme le réel qu'il fait éclater; mais c'est tout de même le réel se réfractant à l'infini que l'on voit à travers sa lunette.
 
Autrement dit, il y a une finesse bien réelle à l'oeuvre derrière la grandiloquence tout à fait assumée de High-Rise – une finesse qui s'articule à travers une série de symboles qui traversent l'oeuvre, à travers la manière dont les formes présentées font écho aux idées articulées. À commencer par cette image d'une tête humaine, séparée du corps auquel elle était autrefois rattachée, dont on retire la peau pour révéler le crâne puis le cerveau. « The facial mask simply slips off the skull », nous explique avec un détachement parfaitement analytique le docteur Robert Laing (Tom Hiddleston) tout en procédant à l'opération qu'il décrit et qu'imitera, en quelque sorte, la caméra de Wheatley.
 
À lui seul, ce geste illustre clairement la méthode Wheatley, la violence brusque et calculée de ce cinéma qui fait tomber les masques pour révéler le fonctionnement interne, la véritable nature des systèmes qu'il met en scène. Bientôt, l'image du crâne se confond à celles du chaos qui s'empare de l'expérience sociale construite par l'architecte Anthony Royal (Jeremy Irons) – une gigantesque tour d'habitation « autonome » qui contient, en théorie, tout ce qu'il faut pour y subsister. Elle entre en résonance avec ces rangées de fruits qui moisissent sur les rayons de l'épicerie, avec le spectacle des portes qui se fracassent et des murs qui s'effondrent, de l'ordre qui échappe à ceux qui voudraient l'imposer.
 
En reproduisant par sa structure même l'aliénation inhérente au système de classes sociales qu'il impose, l'édifice engendre les conditions de sa chute – cette chute que le prologue annonce sur un ton particulièrement décalé, à mi-chemin entre l'humour noir et la schizophrénie à ciel ouvert. Tout en s'appropriant mot pour mot la narration du roman de J.G. Ballard, Wheatley et sa scénariste Amy Jump lui font subir un subtil glissement d'une omniscience délocalisée vers une troisième personne désincarnée – soulignant ainsi ce dédoublement de personnalité qui permet au principal protagoniste de survivre à l'apocalypse, d'assumer complètement sa fonction de rouage dans l'engrenage complexe qu'est la tour d'habitation.
 
Laing connaît sa place et, parce qu'il s'y cantonne, arrive à se déplacer de manière anonyme dans la mêlée; tandis que l'on s'entretue pour les dernières rations, il ne cherche qu'à s'adapter à l'environnement dans lequel il évolue. Tandis que la révolution bat son plein, faisant table rase des règles établies et ébréchant les parois étanches qui séparaient jusqu'alors les classes les unes des autres, Laing ne cherche pour sa part qu'à disparaître. Il observe, passif, le fonctionnement de ce corps en chute. Il ne fait qu'étudier, tout comme Wheatley d'ailleurs, l'effondrement prévisible de cette société dont l'obsolescence était programmée.
 
High-Rise cultive une vision prophétique qu'un habillage rétro-futuriste des plus séduisants situe fort habilement dans un passé imprécis, ou plus exactement dans un avenir déjà passé. La mise en scène multiplie les clins d'oeil visuels à la fameuse grève des éboueurs ayant secoué Londres lors de l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, le film se terminant d'ailleurs sur un discours où cette dernière vante les mérites du capitalisme privé, qu'elle oppose au capitalisme d'état dont la démocratie socialiste fait la promotion. Or, par cette référence historique, le cinéaste situe son récit apocalyptique à l'aube des années 1980 et de la montée en puissance, en Angleterre comme aux États-Unis, du conservatisme et du néolibéralisme.
 
Wheatley filme à travers son kaléidoscope le défilement de l'histoire, le passé et le futur qui s'entremêlent dans un même temps indéfini, dans un même plan aux contours flous. Sa vision psychédélique du désordre, du cannibalisme capitalistique surprend par sa lucidité qui n'est pourtant jamais celle d'un réalisme convenu. Le cinéaste anglais, au contraire, lui préfère la fulgurance fiévreuse du rêve, la beauté terrifiante d'une hallucination prémonitoire. High-Rise, en ce sens, s'avère la suite logique de A Field in England – un cauchemar anachronique révélant surtout cette profonde inertie à l'oeuvre derrière ce mirage trompeur auquel il résume le passage du temps.
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Critique publiée le 20 octobre 2015.