L'équipe

Martian, The (2015)
Ridley Scott

Seul au monde

Par Sylvain Lavallée
Écran noir ponctué par quelques lueurs lointaines, des notes de musique distendues, élégiaques, au-dessus de l’écrasante infinité de ce vide intersidéral des lettres apparaissent lentement puis s’effacent : The Martian est-il écrit, mais on pourrait presque s’y méprendre et lire Alien. À peu de détails près, Ridley Scott reprend ainsi dans son dernier film l’ouverture de son œuvre la plus aboutie à ce jour, mais ce qui suit ces quelques secondes familières ne saurait être plus différent. Bien au-delà d’une simple question de genre (en gros, l’horreur vs l’anticipation) ou de ton (l’angoisse vs l’humour), The Martian renverse carrément la vision dystopique d’Alien : d’une compagnie privée faisant fi de la vie humaine, envoyant à leur insu des astronautes en pâture à une créature extraterrestre meurtrière, nous voilà devant une agence gouvernementale des plus bienveillantes, une NASA prête à tout pour sauver la vie d’un de ses hommes, abandonné seul sur Mars par ses collègues qui le croyaient mort.    
 
Dès lors, cette citation en introduction a de quoi étonner : pourquoi Scott doit-il nous rappeler qu’il a réalisé Alien? La réponse, s’il y en a une, semble diablement superficielle (deux films de survie dans l’espace?), mais profitons de cette comparaison invitée par le cinéaste lui-même pour considérer tout ce qui sépare le grand artiste qu’il a déjà été trop brièvement et le faiseur d’images habile qu’il est devenu depuis. Alien, s’il faut le rappeler, ne ressemblait à rien d’autre, Scott renouvelait le cinéma d’horreur en faisant de la monstration une source d’angoisse, rôle traditionnellement réservé à l’invisible; poussière, viscosité, viscères, reflets métalliques, les textures de l’image étaient le sujet même du film. The Martian, au contraire, enchaîne les images lisses et rutilantes – belles, soit, mais sans textures ni profondeur, c’est-à-dire sans vision.
 
En fait, avec son optimisme et sa communauté humaine unie pleine d’inventivité et de courage, The Martian rappelle Gene Roddenberry bien avant Alien, mais les images de Scott sont si indifférentes à la matière humaine qu’au final elles semblent faire la promotion de la NASA plus que de l’humanité. Ce qui n’est pas si mal, Scott demeure un technicien chevronné qui sait tirer le maximum d’efficacité du scénario qu’il exécute, et cette fois il se trouve devant un matériel de base plutôt bon autour duquel il a rassemblé une superbe équipe. Mais puisqu’il semble envisager chaque scène comme un simple engrenage à faire rouler sans heurt, chaque acteur comme une vis de plus dans le mécanisme de sa machine, il n’est guère convaincant quand il essaie de nous vanter les beaux et bons sentiments de cette humanité que ses images ne savent pas différencier d’un paysage (ou d’un robot : voilà de quoi expliquer ce bon vieux débat sur Blade Runner!)
 
Mais cela fait de lui un bien piètre Roddenberry, à l’humanisme de façade, d’autant plus que tout ce que The Martian met en scène au-delà de la dernière frontière pourrait aussi bien se trouver en plein sol américain : pleines d’échos visuels, les images nous bercent la vue plus qu’elles ne creusent le sens, par exemple ces amas rocheux martiens évoquant Monument Valley, la familiarité de ces formes servant surtout à ne pas trop dépayser (presqu’aucune trace du néo-western que la prémisse appelait pourtant). Évidemment, tout film de voyage spatial se doit de citer 2001 d’une manière ou d’une autre, alors The Martian ne fait pas exception (quoique à ce point il faut se demander s’il ne s’agit pas plutôt d’une référence à tous les films qui font référence à 2001), et la solution pour sauver le soldat, pardon, l’astronaute Watney (Matt Damon) est essentiellement empruntée à Apollo 13. Le recyclage n’est pas forcément mauvais, mais The Martian semble vouloir emprunter la stratégie de Star Trek consistant à éprouver l’humanité en la confrontant à l’inconnu, une manière de relever les possibilités de l’homme et d’en tracer les contours, les frontières explorées étant autant intérieures qu’interstellaires. Mais en diminuant au possible l’impact de l’inconnu (ce n’est pourtant pas tous les jours qu’un homme doit survivre seul sur une autre planète), la persévérance de Watney et les efforts déployés pour le secourir paraissent des plus mondains.
 
En particulier, le désespoir qu’implique une telle situation est à peine effleuré par le film, Scott n’ayant aucun intérêt pour la vie intérieure de ses personnages : dans l’espace, même plus besoin de crier pour se faire entendre, après quelques minutes passées seul avec Watney en début de film, nous retournons vite sur Terre où sa présence sera remarquée grâce à des images satellites. S’ensuit pour le reste du film un montage en parallèle entre les scientifiques de la NASA sur Terre et les collègues de notre Robinson martien (une autre, de référence), ce qui a pour effet de tuer le sentiment de solitude qui ne persistera donc pas au-delà du premier acte. De plus, ce trop-plein de personnages laisse peu de place aux acteurs, presque tous confinés à remplir une fonction bien précise correspondant de façon superficielle à leur image (Jessica Chastain : femme forte; Kate Mara : elle aime les ordinateurs; Donald Glover : drôle; etc.), à moins qu’ils ne servent qu’à rajouter une couche de métatextualité autour de certains gags (concernant Lord of the Rings et Marvel, auxquels sont associés Sean Bean, Sebastian Stan, Michael Peña et Kate Mara).
 
Matt Damon s’en sort beaucoup mieux, mais encore là peut-être est-ce parce qu’il nous inspire un meilleur film que celui que nous avons sous les yeux, un film imaginaire qui supplante presque celui de Scott par moments, lorsque Watney tient son journal de bord, livré directement à la caméra, une manière pour lui de briser sa solitude en s’inventant un possible public futur pour qui il se met en scène. Ce faisant, la salle de cinéma devient le témoin privilégié des actions de Watney sur Mars, et donc, aussi, de la performance de Damon, qui semble jouer spécialement pour nous. Or, cette dimension du jeu de rôle est souvent présente chez Damon, soit parce que sa surface accueillante cache des allures autrement plus dangereuses (The Talented Mr Ripley, The Informant!), soit parce que son personnage tente de cacher quelque chose, son génie (Good Will Hunting), ses origines (Promised Land), ou parce que son personnage est double (The Departed, les Bourne) ou du moins travaille l’idée du double (Stuck on You de façon humoristique, Gerry de façon existentielle). Ces rôles deviennent des mises en abyme de son travail d’acteur (il joue le rôle de quelqu’un qui joue un rôle) et à première vue The Martian poursuit cette idée, l’humour et l’affabilité de Watney servant à braver son désespoir devant la caméra en fonction d’un public désiré. C’est pourquoi d’ailleurs Damon ne peut pas se laisser mourir : puisqu’il est vu, puisqu’il est un modèle pour son public, il se doit de donner l’exemple et de persévérer, non pas en niant le désespoir de sa situation, mais en l’exprimant par son jeu d’acteur qui lui donne, justement, les moyens de survivre.
 
Hélas, cette dimension autoréflexive ne survit guère à l’indifférence de Scott. Pourtant,  puisqu’il aime bien travailler à partir de couples de personnages à la fois antagonistes et complémentaires (tous ces duellistes, frères, rivaux, flics/gangsters, etc.), il y avait là l’occasion de condenser ce motif en un seul protagoniste, en un acteur du double, ou peut-être de mettre en scène le désespoir selon cette perspective d’un homme seul qui n’a donc pas de double, et qui doit s’en créer un pour survivre. Mais à quoi bon rêver à ce qui n’est pas là, Scott ne saurait comment travailler à partir de la singularité d’une star, en réalité les monologues de Watney ne servent qu’à nous expliquer de façon sympathique la science qu’il utilise pour survivre; seul au monde, Watney/Damon l’est bien, sans même un cinéaste à son écoute. En ce sens, The Martian est le blockbuster ultime, une merveille d’ingénierie, un parfait produit industriel, agréable à consommer, ne laissant aucun résidu par la suite et faisant sa propre promotion de manière peu subtile. Car ce que célèbre Scott, ce n’est ni la créativité, ni la communauté, ni la persévérance des hommes, mais bien leur capacité à accomplir efficacement ce que l’on attend d’eux sans que leur intériorité n’intervienne dans le processus – ce en quoi il est lui-même passé maître.
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Critique publiée le 20 octobre 2015.