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Hot Sugar's Cold World (2015)
Adam Bhala Lough

Le bruit du silence

Par Olivier Thibodeau
En apparence, Hot Sugar (de son vrai nom Nick Koenig) constitue la quintessence de l’artiste contemporain. Producteur et DJ hipster super branché, amalgameur de musique concrète et de sonorités hip-hop, il est également une personnalité internet bien en vue. Mais derrière le charme nonchalant qu’il s’efforce de démontrer via Twitter et Tumblr, derrière les pantoufles Adidas et les chandails de laine à l’effigie de Mickey Mouse qu’il porte de façon bêtement sarcastique se cache l’âme sensible et inquisitive d’un philosophe. Or c’est cette riche vie intérieure que le présent film s’efforce de dévoiler, juxtaposant avec un doigté miraculeux les confessions du sujet aux images intimes de sa vie et à d’étranges kaléidoscopes d’illustrations clipart, de textos et de photos numériques, transcendant ainsi le simple portrait au profit d’un projet artistique vibrant et opportun.
 
Produit par les créateurs de Eastbound & Down (Jody Hill, David Gordon Green et Danny McBride), Hot Sugar’s Cold World fait lui aussi un usage libéral de la narration en voix off afin d’étayer la philosophie singulière de son protagoniste, agrémentant presque chacune des images pittoresques tournées par Adam Bhala Lough des commentaires infiniment pertinents et sensibles de Koenig. C’est donc l’entièreté de son processus créatif qui nous est dévoilé, non pas ses seules tactiques de collecte phonique, aussi intrigantes soient-elles. Le spectacle de cet énergumène déambulant dans les rues new-yorkaises le micro à la main, l’œil à l’affût du moindre objet digne de produire une sonorité inédite est certes révélateur de son caractère excentrique, mais il n’est rien sans la grande richesse de son raisonnement phonocentrique tel qu’échantillonné par les deux habiles monteurs du film (Elliot Dickerhoof et Aaron Morris). Véritables créateurs de sens et sculpteurs du matériau imprévisible de la vie, ces derniers font d'ailleurs un travail analogue à celui de leur sujet, étoffant presque involontairement le propos du film grâce au lumineux parallèle qui se trace ainsi entre le métier de documentariste et celui de disc jockey.
 
Fort d’une sensibilité hors pair et d’une parfaite compréhension de son sujet, le film profite d’une relation presque symbiotique avec celui-ci, laquelle dépasse largement l’analogie entre l’échantillonnage cinématographique et musical. Quoique méticuleusement orchestrée, la scène d’ouverture nous permet en effet de pénétrer directement dans l’univers coloré et original de Koenig. On y voit une jeune femme lourdement maquillée, poupée grandeur nature aux jupons à crinoline assise sur un grand lit dans une chambre tarabiscotée couverte de miroirs et d’étranges couleurs pastel. Celle-ci ingurgite alors un sachet de bonbons pétillants qu’elle garde en bouche un instant, le temps que le micro de Koenig vienne capturer le son singulier qui s’en échappe. Le plan est superbe. Vue rapprochée du micro à la commissure de ses lèvres rougeoyantes, série de petites déflagrations sur la surface de sa langue tendue, dont la sonorité subtile est amplifiée jusqu'à saturation de l'espace sonore. Il s’agit d’une introduction parfaite à l’univers de Nick. Non seulement son obsession pour les sonorités inédites transparaît-elle immédiatement, mais aussi sa passion pour le kitsch et la nature excentrique de ses fréquentations. Surtout, le fort sentiment d’altérité qui le caractérise, lequel s’exprime bientôt par l’utilisation d’images floues et sursaturées utilisées pour décrire son quotidien légèrement décentré.
 
Fruit d’un surprenant travail de synthèse, la sélection des différents épisodes de la vie du sujet, regroupés en chapitres thématiques, permet ici au réalisateur de brosser un portrait sensible et exhaustif du Nick intérieur, créature inaccessible à un public vendu à ses seules pistes festives et à sa griffe hipster. Au gré d’un monologue intérieur foisonnant d’impressions passionnantes, on nous dévoile ainsi toute son humanité à travers une série d’événements significatifs et hautement révélateurs d’une sentimentalité insoupçonnée (sa relation tumultueuse avec la jeune chanteuse Kitty, un voyage à Paris et la visite de ses grands-parents décédés au Père-Lachaise, la mort d’un vieil ami...). On découvre ainsi avec une fascination mêlée d’amertume la nature solitaire de cet exhibitionniste excentrique, laquelle est sans cesse exacerbée par ses errances dans des lieux vacants (catacombes parisiennes, cimetières, cavernes...) ainsi que par sa quête incessante de l’insaisissable « silence de lieux significatifs », concept vague qui en dit plus long sur l’isolement émotionnel du sujet que sur sa faculté à formuler certaines de ses idées les plus insaisissables. Ainsi se matérialise le monde froid du titre, un monde plein de deuils inéluctables où son art constitue souvent pour l'artiste le seul moyen d’exprimer ses sentiments indicibles.
 
Si la pertinence des images aide ici à tisser un fort lien d’intimité avec le sujet, la bande sonore lui est presque entièrement dédiée. Non seulement son monologue intérieur met-il en relief presque toutes les images filmées, mais on lui doit également l’entièreté de la musique diégétique et du design sonore de l’œuvre. On nous invite ainsi à pénétrer dans un monde qui lui est propre, là où le moindre bruit est capturé avec le plus grand soin, retentissant toujours de façon distincte et impérieuse, contribuant du coup à un paysage sonore éminemment sensuel digne de ses plus obsédants rêves éveillés. Cette passion dévorante pour chacun des bruits quotidiens capturés par son micro se poursuit d’ailleurs jusqu’à la toute fin du générique, là où ils sont tous scrupuleusement catalogués, identifiés grâce à une brève et amusante description agissant comme enthousiaste révérence à leur valeur insoupçonnée.
 
Au-delà de son processus créatif individuel, le film s’efforce aussi de décrire l’environnement immédiat de Koenig, introduisant à cette fin une panoplie d’artistes exceptionnels avec qui il partage ses plus récents gadgets, ainsi que ses plus récentes créations musicales (Jim Jarmusch, Kool A.D., Heems, filmé dans la maison banlieusarde de sa mère, Martin Starr, etc...). Une grande toile se tisse alors, et un large pan de la culture contemporaine et de ses mécanismes secrets nous est dévoilé. On assiste ainsi avec plaisir à la collaboration entre Hot Sugar et Kool A.D. ou Heebs, avec qui il enregistre une piste hip-hop en direct. On le suit même lors d’une transaction illicite de feux d’artifices en présence de Martin Starr, vedette de Freaks and Geeks et collaborateur régulier de Judd Apatow. Capturées de façon simple et naturaliste, ces différentes relations permettent sans cesse au film d'épaissir son propos en élargissant le spectre de son étude des mœurs artistiques contemporaines.
 
Sensible et sensuel, portrait intime d’un sujet qui en est également créateur, Hot Sugar’s Cold World se révèle comme un regard essentiel et savamment introspectif sur la culture contemporaine. Loin de fragmenter son propos, la nature épisodique du récit permet au film de dresser un portrait psychologique particulièrement concis de l'artiste titulaire, mais aussi de décrire la nature circonstancielle des rencontres dont découlent les nombreuses collaborations spontanées qui forment le paysage musical actuel. Par l'amalgame de différents médias, il parvient en outre à évoquer la qualité postmoderne de nos existences, mais surtout l'évolution technologique du langage artistique, devenant à la fois constat et manifeste d'un art nouveau et pluriel qu'il incarne miraculeusement dans son essence même.
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Critique publiée le 4 octobre 2015.