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Night of the Comet (1984)
Thom Eberhardt

Girls just want to have fun

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Le cinéma populaire américain des années 1980 est habité par une frondeuse vitalité, une fine espièglerie qui trouve son parachèvement dans des productions faussement mineures telles que le Night of the Comet de Thom Eberhardt – petit film post- apocalyptique à l'humour acéré ayant des allures de croisement entre Dawn of the Dead et Clueless. Par­-delà son influence profonde (et maintes fois admise par le principal intéressé) sur le Buffy the Vampire Slayer de Joss Whedon, Night of the Comet annonce aussi à plusieurs égards l'excellent They Live de John Carpenter, notamment par la subversion qui le sous­tend d'un paysage urbain d'ores et déjà hanté par le vide. On sent derrière cette mise en scène de l'espace que propose Eberhardt une authentique lucidité critique, comme si le simple fait de faire disparaître une bonne fois pour toute l'élément humain de ce décor surréaliste suffisait à en exposer l'absurdité intrinsèque. L'asphalte de Los Angeles, baignant dans la lumière rouge de cette fin des temps, semble déjà appartenir à un passé étrange, indice architectural insolite d'une civilisation consumériste vouée à l'extinction et au regard impassible de l'univers lui ayant survécu.

Le préambule à cet exposé s'avère en ce sens sans équivoque. Alors même que l'apocalypse imminente fonce en direction de la planète, l'humanité inconsciente lui déroule le tapis rouge en poursuivant sa futile agitation économique : un marchand vante à un consommateur sceptique les mérites d'un produit ridicule, condamné à l'obsolescence une fois la comète passée. De ces masses humaines regroupées un peu partout pour assister au passage de l'astre, il ne restera d'ailleurs bientôt plus que de la poussière et des objets – ces mêmes objets ayant définis l'espèce qui subsistent désormais par­delà l'extinction de celle­-ci. Le paysage automatisé poursuit son activité irréfléchie, suite à la disparition de ses habitants : les feux de circulation continuent leur cycle, les minuteries déclenchent des arrosoirs et des aspirateurs de piscine dont le quotidien n'est en rien bousculé par cette subite absence de vie. La caméra contemple un moment ce spectacle inusité, sa singularité devenant petit à petit la source d'une angoisse insistante. La comète a exposé le devenir dinosaure de l'être humain, mais aussi son inutilité relative à même l'univers qu'il avait créé.

Puis le film reprend subitement vie sous l'impulsion de ses principales protagonistes, deux jeunes filles auxquelles le monde appartient dorénavant et qui, une fois leur désarroi initial dissipé, vont tout faire pour profiter pleinement de leur liberté nouvellement acquise. « Girls just want to have fun », nous rappelle le tube pop jouant à tue-­tête dans un immense centre d'achat que nos héroïnes dévalisent avec une candeur contagieuse, dansant dans les ruines d'une société qu'elles n'ont au fond aucune raison de regretter. Embrassant totalement la dimension réjouissante du fantasme apocalyptique, la beauté improbable de cette anarchie impromptue, Night of the Comet célèbre l'insouciance de Reggie (Catherine Mary Stewart) et de Samantha (Kelli Maroney) bien plus qu'il ne la condamne – leur fausse vacuité plutôt sympathique étant finalement salutaire, puisqu'elle est à l'origine de leur rébellion glorieusement décomplexée contre tout ordre antérieur. Dans ce monde débarrassé de la condescendance des adultes, la principale menace à laquelle les deux adolescentes seront confrontées est un mystérieux groupuscule qui tente de rétablir, par tous les moyens possibles, une structure de pouvoir traditionnelle.

Le film s'inscrit lui­-même dans une telle logique iconoclaste, faisant fi des conventions de tous acabits – à commencer par celles qui définissent de manière excessivement normative le rôle des personnages féminins dans le cinéma de genre. Les deux valley girls franchement dégourdies de Night of the Comet refusent de jouer les poupées de service, déjouant les archétypes associés à leur sexe tout en s'amusant aux dépends de ces mêmes stéréotypes à grand coup de clins d'oeil appuyés à ceux­-ci. L'écriture d'Eberhardt exploite adroitement les clichés, les amplifiant pour mieux les détourner. Elle se nourrit du vocabulaire propre à la culture populaire, construisant par l'entremise de la citation et de la référence un univers original possédant son propre potentiel iconique. Jamais, en effet, l'image d'une cheerleader maniant avec expertise une mitraillette MAC­-10 n'aura su se révéler plus émancipatrice qu'elle ne l'est ici. L'apocalypse, en faisant table rase de la société l'ayant précédée, permet à Reggie et Samantha de refaire le monde à leur image; et Eberhardt, en cédant les rennes du film à ses actrices, offre aux survivantes qu'elles incarnent le contrôle total de cet environnement qui devient en fin de compte leur terrain de jeu.

L'humour, parfaitement dosé, sert ici à appuyer le discours du film. Mais il désamorce aussi, de manière extrêmement juste, la gravité de la situation. La fin du monde ne justifie pas que l'on perde son sens de l'humour – pas plus que la disparition de l'humanité ne nous autorise, individuellement, à abandonner notre propre humanité. C'est autour de cette tension que s'articule le dernier tiers du film. L'ironie suprême que semble nous réserver ce scénario, qui n'est jamais à court de surprises, est donc la suivante : qu'après tout ceci, Reggie choisisse au final de reproduire un schéma préétabli, fondant avec l'aide d'autres survivants une famille recomposée, qu'elle décide de respecter des règles qui n'ont plus aucun sens dans ce nouveau contexte. Puisque le poids de la civilisation repose sur leurs épaules, rappelle­-t­-elle sur un ton maternel un brin caricatural, il faudra attendre que la lumière ne devienne verte avant de traverser la rue. Un moment passe. Samantha, qui n'en fait toujours qu'à sa tête de toute façon, décide de désobéir à sa soeur. Ce geste désinvolte porte fruit et, quelques instants plus tard, la famille entière joue au football au beau milieu de la ville. Night of the Comet, par le fait, va jusqu'au bout de sa propre logique jusqu'à la toute dernière seconde : puisqu'il faut repartir à zéro, aussi bien le faire complètement. Après tout, ce qui existait auparavant n'était pas particulièrement brillant.
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Critique publiée le 5 juin 2015.
 
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Panorama-cinéma Volume 3. Numéro 2.

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