L'équipe

Knack... and How to Get It, The (1965)
Richard Lester

Les corps sauvages

Par Olivier Thibodeau
Cruellement méconnu malgré son importance historique capitale, cet incontournable représentant du Free Cinema britannique constitue un délice absolu de mise en scène comique, à mi-chemin entre l’humour athlétique de Buster Keaton et le cynisme bon enfant des Monty Python. Il s’agit en outre d’une ode très opportune à la liberté, liberté nouvellement acquise de la forme cinématographique et des mœurs sexuelles à la fois. Fer de lance de cette lumineuse entreprise, dont l’apparente désinvolture ne saurait cacher toute l’ingéniosité qui la sous-tend, le brillant Richard Lester s’envole ainsi vers la stratosphère, s’émancipant des iconiques Beatles pour mieux faire la chronique d’une certaine jeunesse prolétaire avide de transcender le traditionnel puritanisme britannique. Le résultat est une œuvre infiniment dense et pertinente dont on savoure chaque scène, source constante d’un imaginaire débridé dont l’expression insouciante agit ici comme un vent de fraîcheur lascif et irrésistible.
 
Forte d’un montage savant qui ajoute d’emblée une dimension imaginaire à l’univers domestique écrasant de ses protagonistes, la scène d’ouverture du film nous met vite en selle pour une virée hallucinante. On assiste alors à un hypnotique kaléidoscope d’appétissante féminité, procession apparemment interminable de jolies filles tonitruantes faisant la file pour accéder aux quartiers de Tolen, séducteur invétéré et flegmatique dont les prouesses amoureuses ne cessent de provoquer le désarroi d’un colocataire coincé prénommé Colin. Désirant retrouver son chemin vers l’obsédant sanctuaire vaginal, ce dernier requiert les services de Tolen comme mentor dans l’art de la séduction, inconscient du jeu de circonstances qui œuvre déjà à mettre sur sa route la jeune Nancy, lumineuse ingénue dont le contact saura parfaire son apprentissage amoureux mieux que tout monologue complaisant du loup à lunettes. Un troisième colocataire, le verbeux et loufoque Tom, s’ajoute bientôt à l’équation, complétant une valse à quatre personnages parfaitement maîtrisée qui donne lieu à une brillante dissertation non pas sur l’art de la séduction, mais sur sa nature intrinsèque.
 
Bien que le film serve de passerelle entre tradition et modernité, il s’agit néanmoins d’un exercice éminemment nostalgique, retour largement étayé aux années folles, époque de plénitude où la libéralisation des mœurs trouvait son reflet dans la richesse de l’expérimentation cinématographique. À l’instar de ses cousins français, Lester profite ainsi de sa prédilection pour le cinéma de genre américain, et plus précisément pour la comédie burlesque afin d’effectuer un savant retour en arrière et de tisser un fort lien transversal entre la Nouvelle Vague et ses assises historiques. L’héritage du burlesque permet en outre au réalisateur de célébrer la liberté corporelle nouvellement acquise par la révolution sexuelle, et d’insister sur la performance comique de talentueux interprètes. Il opposera ainsi sans cesse le discours interne de badauds réactionnaires aux frasques excentriques des protagonistes, confrontant ainsi de façon géniale le statisme physique et idéologique des forces traditionalistes à l’exubérance d’une jeunesse avide de changement.
 
La dichotomie centrale entre le vieux et le neuf se trouve d’abord incarnée dans l’opposition entre Colin et Tolen, le conservatisme académique du premier trouvant vite son salut dans le cool archétypique du second, son attitude irrévérencieuse et son rejet d’un prénom chrétien embarrassant. Ce n’est donc pas un hasard si l’on introduit d’abord Tolen au sein d’un univers de luxure décadente, imprésario pervers capable de courtiser sans distinction une centaine de beautés nubiles se délectant d’huîtres en se parfumant les mollets, tandis que Colin se vautre dans le conformisme aliénant de la petite école. Professeur de mathématiques autoritaire, celui-ci nous est donc montré alors qu’il donne la réplique à une classe de garçons enrégimentés et dociles, concentrés sur l’ennuyeuse leçon du maître jusqu’au moment où se profilent les jupettes aériennes de leurs consœurs, affairées à une hypnotique partie de basket-ball dans la cour d’école. Furieux de la soudaine frénésie gagnant presque instinctivement ses élèves, Colin se prend malgré lui au jeu du désir, toisant les badauds avides de chair adolescente rien que pour s’y voir lui-même, incarnation d’un moi profond qui ne résiste qu’à corps défendant aux charmes infinis d’une féminité adorable.
 
Dès l’instant où se révèle l’étendue du désir lubrique de Colin, la mise en scène prend une tournure ludique particulièrement irrésistible, se transformant en barrage alterné de gags visuels musclés et d’amusantes fioritures formelles, incarnant jusque dans le cœur même de l’œuvre la nature idéalement espiègle de la séduction amoureuse. De puissants intertitres viennent ainsi barioler la surface lisse de l’écran, complémentant parfaitement la fluidité du montage et les expériences suprématistes des premiers instants avec des ordres dignes du film de propagande, nous intimant ainsi violemment de dominer les femmes pour mieux les séduire. Lors d’une séquence d’humour particulièrement savoureuse où se confondent les préoccupations banales du kitchen sink drama et de l’humour irrévérencieux à suivre, on nous invite même à apprécier toute la « quincaillerie » masculine à grand renfort de descriptifs visuels visant à décrire les différents outils qui la composent.
 
Malgré les délicieuses digressions qui abondent tout au long du parcours, le noyau comique de l’œuvre réside dans une poignée de séquences humoristiques hallucinantes, pleines de pertinentes variations sur des thèmes connus. La scène centrale du film traite ainsi du désir de Colin de se procurer une plus grande couchette afin de mieux démarrer sa carrière de séducteur. Avec l’aide de Tom, il parvient ainsi à trouver un cadre de lit en fer forgé digne de ses ambitions au milieu d’une décharge, lieu béni où il rencontre d’ailleurs la jeune Nancy. S’ensuit alors une balade mémorable lors de laquelle cet insouciant trio tente de ramener l’imposant meuble à bon port, arpentant incessamment les boulevards londoniens achalandés ainsi que ses canaux impraticables, heurtant dans leur hâte non pas la vitre du gag classique, mais bien une grande toile académique qui s’en trouve ainsi percée au même titre que l’académisme régnant. Par un simple effort d’imagination, le lit recouvre donc toute sa vocation transcendantale, au grand dam de la petite bourgeoisie amoncelée pour en décrier une utilisation si libertine. 
 
Peut-être est-ce sa vulgarité ou sa désinvolture, son intellectualisme prolétaire, son refus du misérabilisme ou son aspect populiste, mais les raisons expliquant la relative obscurité de The Knack demeurent dures à saisir. Après tout, il s’agit d’un véritable coup de génie de la part de Lester, mais surtout d’une œuvre parfaitement opportune, essence très précise de l’esprit des Nouvelles Vagues et point focal de nombreuses traditions cinématographiques immuables. L’expérience du film est d’ailleurs d’autant plus jouissive qu’il associe la liberté de la forme à la liberté de pensée, étoffant son propos par le truchement d’un genre dont l’appréciation est absolument viscérale, à l’instar d’une sexualité qu’on voudrait taire pour mieux contenir son pouvoir révolutionnaire et iconoclaste. Ainsi, la souplesse de l’œuvre trouve écho dans la souplesse renouvelée des moeurs, faisant de celui-ci non pas la seule célébration d’une tradition burlesque intemporelle, mais la pierre d’assise d’un humour nouveau et excitant, vecteur d’un humanisme débordant dont le brillant sillon nous éclaire encore aujourd’hui. 
9
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 24 février 2015.
 
liens internes

Panorama-cinéma Volume 3. Numéro 1.

DISPONIBLE À LA