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Enlèvement de Michel Houellebecq, L' (2014)
Guillaume Nicloux

Sortir de soi

Par Alexandre Fontaine Rousseau
En septembre 2011, une étrange rumeur circule : l'auteur français Michel Houellebecq aurait subitement « disparu », alors qu'il était en tournée pour faire la promotion de son plus récent livre. Vite démentie, l'hypothèse de son kidnapping aura cependant inspiré l'écriture de cet Enlèvement de Michel Houellebecq – dans lequel le cinéaste Guillaume Nicloux s'amuse à concrétiser l'incident, invitant même le principal intéressé à jouer son propre rôle dans une fiction (inspirée d'une fabulation) dont la facture évoque sans le feindre le documentaire. Or, le Houellebecq que l'on voit dans cet Enlèvement semble plus éloigné du personnage public que celui qui se glisse dans la peau d'un autre pour le Near Death Experience de Gustave Kervern et Benoît Delépine. C'est d'ailleurs ce qui le rend si fascinant ici, alors qu'il semble en quelque sorte se complaire dans les lieux communs de sa propre prose chez Kervern et Delépine tandis que Nicloux, quant à lui, l'incite à s'inventer pour les besoins d'un film dont la tendresse imprévue sert élégamment le propos.

C'est d'abord ce décalage qui fait de L'enlèvement de Michel Houellebecq un film si étonnant, à mille lieux du petit exercice de style vaguement narcissique auquel il aurait si facilement pu se cantonner. Houellebecq, s'il y tient son propre rôle, entame avec lui-même un dialogue qui le force à se remettre en question et, plus encore, à remettre en question les privilèges qu'implique sa position d'intellectuel. Car c'est bien vers cela que nous entraîne subrepticement ce petit jeu proposé par Nicloux – qui bouscule l'ordre établi, provoque l'échange par le biais d'un décloisonnement et fait au final éclater la notion même de classes sociales. Cet enlèvement, qui devrait servir en toute logique d'élément déclencheur à une confrontation, devient ainsi l'occasion d'une rencontre inusitée, à la fois impossible et nécessaire, qui relève du pur idéal démocratique. D'une générosité d'autant plus émouvante qu'elle semble particulièrement improbable, le film offre à ses protagonistes une utopie de fortune née d'un étrange concours de circonstances.

Au fil des conversations, au fur et à mesure que le passage du temps tisse des liens entre l'auteur et ses ravisseurs, le film en vient à établir un territoire temporaire où règne l'échange. Évitant le sempiternel choc des cultures, L'enlèvement de Michel Houellebecq propose à l'inverse un rapprochement des plus intuitifs reposant sur un humanisme modeste qui prend rapidement le dessus sur le cynisme quasi suicidaire du « vrai » Houellebecq. L'Autre n'est pas différent de nous : c'est l'absence d'un contact concret qui crée une distance, aussi illusoire qu'elle s'avère néfaste. Voilà pourquoi le film de Nicloux repose sur une suite de rassemblements, de mises en relation. Même une leçon de lutte devient une manière de créer des liens entre les individus, les corps n'ayant rien à faire de ces classes qui les séparaient auparavant. Les conflits et les combats, dans ce huis clos où la familiarité va de soi, s'avèrent toujours civilisés; et chacun se défend bien sur le terrain qui n'est pas le sien… Michel se débrouille plutôt bien dans le corps-à-corps, alors que la résistance à son affirmation que « la Pologne est un rêve » s'avère visiblement plus cohérente que ce à quoi il ne s'attendait.

Tablant habilement sur son physique atypique, exagérant finement une série de tics et de postures qui accentuent très clairement son caractère de mule acariâtre, Houellebecq livre une performance comique d'une surprenante efficacité. Des gestes qui pourraient figer la caricature viennent nuancer ce portrait que façonne l'acteur de l'auteur, révélant une fragilité qui a tôt fait de rendre le personnage à la fois pathétique et attachant. De toute évidence, le clown Houellebecq prend un malin plaisir à se plier au jeu. D'abord victime, il devient vite complice – tant de son propre enlèvement que de ce brouillage auquel procède Nicloux de la frontière séparant le réel de la fiction. C'est toutefois le cinéaste qui a le dernier mot, puisqu'il ne cède jamais totalement les rennes de son film à l'auteur-interprète, lui laissant plutôt une liberté toute relative (à l'image, au fond, de cette captivité assez relâchée à laquelle il le soumet) pour mieux le mettre en doute, exposer ses contradictions et l'inviter à contribuer, de plein gré, à sa propre subversion. Tant et si bien qu'à la manière de ces durs à cuir qui fondent en larmes, Michel Houellebecq est bien obligé d'abaisser sa garde et d'exposer, à la surprise générale, cette part d'humanité qu'il partage avec ses geôliers.
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Critique publiée le 4 avril 2015.