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One I Love, The (2014)
Charlie McDowell

Ciel, mon mari!

Par Olivier Thibodeau
Axée sur une conception binaire et simpliste des sexes, cette comédie dramatique aux timides accents de science-fiction s’avère éminemment verbeuse et théâtrale. À ce titre, elle est bien servie par une distribution ad hoc composée de l’actrice télé Elisabeth Moss, mais surtout de l’enfant prodige du cinéma américain indépendant, Mark Duplass, dont l’incarnation d’un intellectuel névrosé en constante quête d’amour ne manquera pas de nous rappeler le Woody Allen des beaux jours. Malheureusement, l’archétype allénien a beaucoup terni depuis, si bien qu’il nous apparaît aujourd’hui comme une simple marionnette cousue de fils blancs. Et bien que Duplass parvienne à en faire un personnage attachant, il ne pourra pas donner du relief à l’ennuyeuse mise en scène du film, pas plus qu’il ne pourra empêcher le récit de se heurter à de nombreux développements obligatoires. À la fin, bien que certains éléments fantastiques demeurent presque exclusivement cinématographiques, on ne se souviendra de The One I Love que comme un bon vaudeville ponctué par autant de dialogues justes que de péripéties éculées. Un excellent divertissement estival pour les couples en quête de thérapie.

Le mariage d’Ethan (Duplass) et Sophie (Moss) est au bord du gouffre. C’est pourquoi on les rencontrera d’abord dans les bureaux d’un psychologue loufoque qui leur proposera une escapade revigorante dans une retraite exclusive dont il est propriétaire. Souhaitant battre le fer pendant qu’il est encore chaud, les deux époux accepteront cette proposition, et se retrouveront soudain dans une villa bucolique, sorte d’Éden romantique propice aux rapprochements de dernière chance. Sur la propriété se trouvent deux chalets distincts, le bâtiment central contenant la majorité des commodités, ainsi qu’un petit guest house attenant. Lieu habité d’un impénétrable mystère, le contenu de ce dernier variera selon le sexe de la personne qui y entre. Après une soirée de réconciliations bien arrosée (et enfumée), Sophie et Ethan iront tour à tour visiter le fameux guest house, y faisant la surprenante rencontre d’une version « améliorée » de leur conjoint. Vite au parfum de la situation, ils décideront donc de partager leurs expériences respectives afin de mieux comprendre la nature du phénomène. C’est du moins la raison qui motive Ethan, dont la philosophie réaliste le rendra immun aux charmes du doppelganger féminin. Or, la motivation de Sophie est tout autre, attirance irrésistible pour le double d’Ethan dont elle préfère l’ouverture émotionnelle et l’humour spontané. Les escapades séparées du couple causeront éventuellement les frictions qu’on s’imagine, exacerbant la jalousie naturelle d’Ethan et remettant en question l’attachement de Sophie pour un homme dont le plein potentiel semble soudainement inatteignable. Tel que prévu, la retraite campagnarde des protagonistes se transformera donc bel et bien en thérapie de couple, mais d’une façon inattendue et retorse.

Dotée d’une mise en scène presque télévisuelle ponctuée par une bande sonore d’une fadeur exemplaire, l’efficacité du film passe entièrement par l’admirable capacité des deux vedettes à incarner des protagonistes grossièrement esquissés, faisant de ceux-ci des personnages humains à part entière par le seul truchement de leurs splendides prestations. L’étendue de leur bon travail ne se limite d’ailleurs pas à la simple interprétation d’Ethan et de Sophie, puisqu’ils devoint également incarner leurs doubles, lesquels se dévoileront conjointement au couple lors d’une gênante soirée où ils partageront un repas et des jeux à la manière d’un quatuor de vieux amis. On assiste ainsi à une leçon de poker offerte à Ethan par son double, qui ne manquera pas de percer à jour sa stratégie et de l’humilier devant sa copine. L’effet est très réussi, surtout qu’il démontre d’un trait tout le registre de Duplass, qui s’érige alors en mâle alpha et en mâle bêta à la fois. L’importance de cette scène est cruciale. Non seulement permet-elle d’exacerber les tensions cultivées tout au long du récit, mais elle donne aussi une poussée nécessaire au film, l’affranchissant de l’ennuyeuse mécanique établie jusque-là et nous offrant des possibilités narratives démultipliées.

Élevés au niveau humain par l’excellent jeu des acteurs, les protagonistes sont initialement introduits comme de simples archétypes. Perçus comme les pôles opposés d’un tout hétérogène, les époux peuvent ainsi être définis par un simple événement traumatique dévoilé à la mi-parcours. On découvrira alors qu’Ethan a autrefois commis l’irréparable en dévoilant les secrets d’un magicien à sa dulcinée lors d’un spectacle d’illusionnisme, gâchant ainsi la nature magique de son expérience. On découvrira également ainsi les codes binaires usés qui sous-tendent la caractérisation des personnages. Moitié rationnelle du couple, on dépeindra donc Ethan comme un esprit scientifique épris de froide logique, tandis que Sophie sera vue comme une romantique avide de magie. Ces différentes perspectives sur la vie influenceront d’ailleurs grandement la relation des deux personnages avec leur double respectif, qu’Ethan ignorera catégoriquement comme une aberrante anomalie, mais que Sophie acceptera volontiers comme un idéal romantique. Or, ce type de définitions sexuelles archaïques compromet non seulement les efforts d’autodétermination de l’individu, mais elles véhiculent de pernicieuses préconceptions à propos de la nature du couple, faisant finalement de la prémisse un simple gabarit dans lequel imbriquer les péripéties préfabriquées qu’elles sous-tendent.

S’intéressant surtout à la psychologie du couple à l’aube d’une rupture annoncée, le film n’élabore pas sa trame fantastique au-delà des besoins étroits du récit, usant surtout de celle-ci pour lui donner une profondeur factice. Incluse de façon transparente, l’apparition des doubles ne sera ainsi expliquée que de façon partielle à l’aide d’une déclaration faite à la sauvette par le double de Sophie, ainsi qu’une séquence peu convaincante de navigation informatique. Malgré ces deux révélations, les liens unissant la transgression avec le psychologue incarné par Ted Danson demeurent désespérément nébuleux, comme si le scénariste avait songé à en établir une logique sans pourtant vouloir y mettre les efforts nécessaires. Et bien qu’il permette d’établir une intrigante prémisse, le concept de science-fiction échevelé à la base du récit sera source de plusieurs coups de théâtre contrits, apparition de barrières invisibles évocatrices de l’exécrable Cabin in the Woods (2012) ou confusion identitaire affligeante garante d’une conclusion abrupte et hautement insatisfaisante du film.

Bien qu’il s’inscrive parfaitement dans la filmographie des Duplass, pour qui l’exploration des relations de couple contemporaines est devenu la marque de commerce, The One I Love demeure une œuvre en mode mineur. L’intrusion d’éléments fantastiques étrangers à la facture réaliste préconisée par les deux frères y est particulièrement discordante, surtout que ceux-ci amènent le récit non pas vers sa conclusion logique, mais vers une conclusion autrement surdéterminée et obligatoire. Les amateurs de Mark Duplass présents à Fantasia préféreront sans doute le surprenant Creep (2014), production certes plus réduite, mais immensément plus pertinente.
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Critique publiée le 18 septembre 2014.