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Living Is Easy with Eyes Closed (2013)
David Trueba

Cinéma Paperback

Par Mathieu Li-Goyette
Si ce n’était de ses trop nombreux plans qui ne cherchent ni ne montrent rien, Vivre est facile avec les yeux fermés aurait pu prétendre dresser le portrait d’une jeunesse dorée des années 60. Une jeunesse internationale, enivrée par la langue anglaise des Beatles, des Stones et de ceux qui viendraient, une génération qui rêvait à des lendemains différents et libres; cette jeunesse espagnole par exemple qui, sous Franco, avait tout à gagner. En ce sens, la reprise du couplet de l’une des plus belles chansons de Lennon (« Living is easy with eyes closed », de Strawberry Fields Forever) est opportune. Dans un monde où trop nombreux sont ceux qui se ferment les yeux devant l’autorité abusive et le ramollissement des valeurs humaines, s’aveugler volontairement, c’est toujours s’en tirer plus facilement.

Le long-métrage de David Trueba (un réalisateur somme toute académique, régulièrement célébré aux Goya espagnols) dresse ainsi de nombreuses corrélations, les enfournant toutes ensemble dans la même voiture : le professeur d’anglais qui rêve de rencontrer Lennon à l’occasion du tournage de How I Won the War (Richard Lester, 1967), la jeune femme qui ne sait que faire de l’enfant qu’elle attend et le jeune garçon qui fuit son père, un policier frustré et docile à la solde de l’état. Ensemble, le trio prend place en direction de la province d’Almería, les plus jeunes n’ayant à vrai dire que faire de l’obsession compulsive du plus vieux. C’est qu’en tant que professeur d’anglais à l’école élémentaire, Antonio cherche à tout prix l’intérêt de ses étudiants. Pour les motiver, il chantonne Help!, puis cherche à expliquer aux élèves la signification profonde des paroles, mais puisque ces dernières n’apparaissaient toujours pas sur les albums des Beatles en 1966, l’instituteur les a patiemment retranscrites dans un grand carnet de notes qu’il conserve précieusement dans l’espoir, peut-être un jour, peut-être même bientôt, de croiser Lennon lui-même pour qu’il lui corrige ses transcriptions amateurs.

Comme bien des road trips de personnages en quête de leur idole (et donc d’un sens à leur vie qui ne saurait être plus morne), Vivre est facile avec les yeux fermés fait le pari de ne jamais montrer la destination en question, préférant l’éloge du périple initiatique à la récompense tant attendue (et souvent décevante). À cette structure classique dont on ne se lasse pas encore, Trueba colle ces deux jeunes adolescents, décidemment greffés au récit pour lui insuffler un quelconque sentiment d’identification à un public moins sensible à l’invasion britannique. Or rien n’y fait : le triple pèlerinage est un échec, ramenant les deux jeunes à la dérive à leur point de départ respectif, à la manière d’une semaine de vacances qu’ils auront tôt fait d’oublier. Quant au professeur, lui qui a eu la chance « de fumer de la marijuana et d’entendre John Lennon chanter pour la première fois Strawberry Fields Forever » (l’anecdote veut que les champs de fraises de la région auraient inspiré au Beatle la chanson), il repart le cœur léger – trop léger –, non sans s’être ridiculisé à plus d’une reprise auprès des bougres rustres croisés sur le chemin.

Rappelant à bien des égards The Year Dolly Parton Was My Mom, Vivre est facile avec les yeux fermés n’a pas l’esprit candide du film de Tara Johns et encore moins ses airs de fable nationale. Au contraire, le film de Trueba, malgré la qualité indiscutable de sa direction photographique et le jeu attachant de ses personnages n’a que trop peu d’énergie, trop peu de naïveté à esbroufer (chose que les ados du film, accessoires qu’on peine à rendre utiles, ne font que renforcer). C’est trop peu de rancœur pour qu’on puisse nous aussi daigner prendre place dans la voiture d’Antonio, trop peu de sentiment dans cette halte dans un bar où l’« handicapé du coin » cherche à provoquer une tristesse facile et sans aucun fondement narratif, comme si l’anecdote du générique final, stipulant qu’après le voyage de Lennon en Espagne le groupe avait dorénavant exigé l’impression des paroles, s’était emparée du film en entier, transformant chacun de ses épisodes en une sous-anecdote d’une anecdote un peu plus grande. Et là où le trivial est roi, ce n’est ni Franco ni les Beatles qui parviendraient à nous ouvrir les yeux.
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Critique publiée le 16 septembre 2014.