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Infinite Man, The (2014)
Hugh Sullivan

L’amour aux temps du copier-coller

Par Olivier Thibodeau
Perle mate de comédie australienne, cette chronique amoureuse tragicomique utilise le voyage dans le temps moins pour des considérations métaphysiques que pour nous rappeler l’importance du moment présent, créant ainsi une pertinente méditation sur la nature aliénante des relations amoureuses contemporaines. Malgré sa nature répétitive, l’astucieux scénario parvient à lier admirablement les nombreux univers parallèles qu’il élabore en cours de route, tandis que l’excellent timing comique du réalisateur Hugh Sullivan lui permet d’alléger la lourdeur potentielle du drame à l’aide de nombreux gags savoureux. Bien qu’il s’agisse d’un mal nécessaire, le confinement du récit dans un lieu unique en réduit grandement le potentiel narratif, surtout que la caméra HD du réalisateur est ainsi contrainte d’arpenter sans cesse les mêmes lieux, se fixant sur les mêmes chambres de motel sombres et le même protagoniste vêtu des mêmes vêtements. Heureusement, la grande qualité des dialogues et l’intrigante progression narrative compenseront largement pour ce défaut proéminent.

Intellectuel complexé brûlant d’un romantisme désespéré, Dean est un homme ayant choisi de sacrifier toute spontanéité contre la familiarité d’une routine réglée au quart de tour. Il intellectualisera ainsi chacun des aspects de sa vie afin de mieux pouvoir les contrôler, allant jusqu’à étudier l’anatomie humaine dans le seul but de faciliter l’orgasme de sa petite amie Lana. Cette attitude compulsive finira malheureusement par l’aliéner de celle-ci, le forçant à tenter l’ultime offensive de charme, recréation précise d’un voyage mémorable partagé autrefois dont le souvenir devrait lui permettre de raviver la flamme perdue. Fidèle à ses habitudes, Dean planifiera chaque détail de cette aventure, aussi microscopique soit-il, accouchant d’une série de schémas détaillés décrivant chacune des étapes à suivre. Le couple se retrouvera donc dans un motel abandonné au milieu de la campagne australienne, forcé de suivre ce plan stérile malgré l’absence du contexte adéquat. Contrairement à son intention initiale, ceci aura pour effet d’empirer la situation du protagoniste, dont l’absence totale d’impulsivité romantique aura un effet de plus en plus abrasif sur Lana. Les choses se compliquent encore plus à l’arrivée de Terry, flamboyant ex-copain de celle-ci dont l’arsenal de guerre aura raison de Dean, qui fuira finalement la scène la queue entre les jambes. Une année s’écoulera ensuite lors de laquelle l’amoureux transi oeuvrera à la création d’une machine à voyager dans le temps destinée à changer le destin de son couple, lui évitant du coup la création même de sa machine. Fruit d’une longue planification, cette solution finale saura-t-elle lui apporter le bonheur matrimonial tant convoité ou se fera-t-elle plutôt le vecteur de son énième échec amoureux?

Doté d’une mise en scène surtout fonctionnelle, le film se distingue par son humour rafraîchissant et la surprenante qualité de ses dialogues, laquelle permet au réalisateur de façonner une série de personnages pittoresques défendus par des acteurs à l’enthousiasme contagieux. Si le comique inhérent au romantisme candide de Dean infecte le récit tout entier, on notera que les répliques les plus succulentes appartiennent ici à Terry, homme viril et arrogant aux antipodes du protagoniste. Musculature proéminente sous des atours crottés, barbichette au menton et cigarette au bec, son personnage est un archétype absolu, mais il est servi par tant de répliques mémorables qu’il semble miraculeusement en tirer une tierce dimension. Venu rejoindre le couple de façon impromptue, l’ex-Olympien, du moins selon ses dires, s’immiscera confortablement dans leurs affaires, quittant nonchalamment son humble voiture et en sortant une série d’effets loufoques, une boîte de condoms, un vibrateur, un pistolet à impulsion électrique et son fameux javelot, symbole suprême de sa masculinité et intimidant monument phallique pour Dean. Lors d’une scène hilarante, il décrira d’ailleurs ce javelot comme un lien primordial l’unissant aux dieux de la mythologie grecque. Cauchemar personnifié de Dean, dont le manque d’estime personnelle s’avère la principale raison de sa folie analytique, Terry servira à la fois d’obstacle et de catalyseur aux passions de celui-ci, le forçant à planifier une solution finale à sa planification obsessive, laquelle l’aura laissé isolé et meurtri. On notera à cet égard que l’année complète de travail solitaire qu’il effectue minutieusement se fera au détriment de tout contact réel avec l’objet de son affection. Il s’agit là d’un des nombreux paradoxes du film, qui se complaît bientôt dans leur multiplication, créant de nombreuses incarnations des mêmes personnages qui s’intégreront au récit de façon amusante, mais obligatoire. La trame narrative s’effilochera ainsi en de nombreux fils, si bien qu’on se surprendra vite à prier pour une conclusion décente à cet ensemble éclaté. Culminant avec un fondu en iris particulièrement seyant, celle-ci s’avérera finalement plus qu’adéquate, quoiqu’un peu trop optimiste.

Fort d’un humour moqueur à saveur typiquement australienne, l’efficacité comique du film tient surtout à l’excellent timing de Sullivan. Celui-ci nous livrera ainsi de nombreux punchs visuels très efficaces, qu’il s’agisse de l’inclusion soudaine d’un objet incongru ou la révélation d’un élément de gag savamment amené. On notera ainsi l’apparition à l’écran de nombreux schémas manuscrits servant à asseoir le caractère obsessif de Dean. Évocateurs du carnet de notes élaboré par Dignan dans Bottle Rocket (1996), ceux-ci nous rappellent sans cesse la filiation entre ces deux personnages, et à plus forte raison, celle entre Wes Anderson et le réalisateur du présent film, dont l’humour caustique cache une étude de personnages sensible et précise. Comme c’était le cas pour le personnage d’Owen Wilson, l’idéalisme candide de Dean devient ainsi une source intarissable d’humour. La façon pragmatique dont il répondra à toutes les questions de sa dulcinée s’avérera d’ailleurs une formule gagnante pour Sullivan, qui en fera son cheval de bataille. Titulaire d’un bec Bunsen offert par Lana juste avant leur séparation, Dean lui avouera plus tard l’avoir laissé brûlé une année durant. Interrogé quant à la faisabilité d’une telle entreprise, Dean répondra simplement que « changer le propane peut s’avérer difficile, mais réalisable ». Symboliquement forte, l’idée de la flamme perpétuelle se heurte ainsi à l’esprit purement pratique du protagoniste pour mieux distiller l’humour inhérent à l’intellectualisation incessante de ses sentiments, comme on le verra si souvent au cours du film.

Exacerbant sans cesse la nature excessive de la quête de perfection menée par le protagoniste, le film dresse un fin portrait des mœurs contemporaines à l’ère des sites de rencontres et autres outils de personnalisation du couple. Objet de projection fantasmatique ayant aujourd’hui dépassé la simple notion de camaraderie, celui-ci trouve ici son incarnation la plus probante dans la planification maladive de Dean. Lorsque ce dernier décrira l’ensemble des tribulations temporelles qu’il vivra avec Lana comme les signes d’une « relation moderne », il ne saurait pas si bien dire. Après tout, il semble que l’homme moderne ne sache plus se satisfaire que d’un idéal romantique stagnant et irréaliste, fruit d’un égoïsme régnant qui exclut souvent les aspirations de l’être aimé de l’équation amoureuse. Cet égoïsme est ici décrit par un enchevêtrement narratif admirable, qui verra finalement le protagoniste discuter avec lui-même via le personnage de Lana, dictant chacune des réponses qu’elle devra fournir à l’un de ses doubles, exprimant donc à la fois le contrôle qu’il souhaite effectuer sur sa propre vie, mais aussi sur celle de son amante. Au final, c’est d’ailleurs cette qualité opportune du film, plus que son humour intemporel ou son impeccable structure narrative, qui se trouvera garante de sa pertinence, surtout à l’ère d’une machine à voyager dans le temps, réparatrice de torts et éliminatrice de spontanéité nommée Facebook…
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Critique publiée le 6 août 2014.