VOL. 5 NO. 21-22
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Open windows (2014)
Nacho Vigalondo

Le crash informatique de Nacho Vigalondo

Par Olivier Thibodeau
Sept ans après l’astucieux thriller de science-fiction Timecrimes (présenté à Fantasia en 2008), le réalisateur et scénariste espagnol Nacho Vigalondo nous revient avec cette ambitieuse coproduction, thriller haletant sur fond de fragmentation médiatique malheureusement plombé par une intrigue échevelée et une ahurissante surenchère de fétiches informatiques. Objet particulièrement opportun, le film profite d’une conception brakhagienne du regard et de la nature aujourd’hui désincarnée des relations humaines afin d’épaissir le mystère tout en étayant une timide, mais pertinente critique de la distanciation progressive des êtres humains à l’âge cybernétique. Et même si l’ensemble fini par déraper et se désarticuler complètement à l’approche de la conclusion, la prémisse demeure une source constante d’agrément, surtout que le rythme soutenu de l’œuvre se porte garant de la stimulation presque continuelle du spectateur.
 
Récit contenu presque entièrement dans les confins d’un écran d’ordinateur portable, lequel est balayé par une caméra d’une précision chirurgicale, Open Windows met en lumière la nature aliénante de la relation entre une starlette de cinéma (Sasha Grey) et l’un de ses fervents admirateurs (Elijah Wood). Webmestre d’un site dédié à la jeune actrice, ce dernier se retrouve un soir dans un grand hôtel d’Austin afin d’obtenir d’elle la rencontre promise par les organisateurs d’un concours en ligne. Mais lorsqu’un mystérieux étranger à la voix feutrée lui annonce que cette rencontre n’aura pas lieu, Nick se prête immédiatement au jeu de cet homme, qui l’enjoindra de faire payer son idole pour l’affront qu’elle vient de lui faire subir. Il lui obéira donc de façon aveugle, traquant la jeune femme pour une série de raisons obscures qui ne seront dévoilées qu’à la toute fin du récit, lors d’une conclusion forcée qui regroupera maladroitement les trop nombreux fils narratifs émergeant çà et là durant le parcours.  
 
À l’instar de Timecrimes, le trait saillant de cette nouvelle œuvre de Vigalondo est son rythme effréné, lequel nous maintient hors d’haleine pour l’entièreté du film. À cet égard, le déroulement en « temps réel » du récit se révèle d’une efficacité inespérée, surtout qu’il procède d’une conception définitivement contemporaine du regard, attirée sans cesse par une multitude de stimuli visuels faisait de l’existence terrestre une réalité constamment fragmentée. Voilà d’ailleurs pourquoi le dérapage narratif mitoyen, et le crash subséquent de l’intrigue s’avèrent si douloureux. Du moment où on révèle le serveur informatique de l’antagoniste, objet hautement stylisé seyant plus à un drame d’action futuriste qu’à un thriller réaliste, tout le récit semble basculer, troquant le fétichisme pourtant parfaitement intelligible de Nick à l’endroit de son idole pour une sorte de fétichisme informatique stérile qui verra le système d’exploitation du protagoniste subir une éruption d’applications sophistiquées opérées par un groupe de pirates informatiques français. Du coup, tout lien avec la réalité semble immédiatement sectionné, et nous sommes ainsi brutalement éjectés de la diégèse. Jusque-là, le drame d’un opérateur candide coincé dans une habile campagne d’hameçonnage nous semblait entièrement vraisemblable, surtout que l’interface utilisée par le protagoniste demeurait très simple. Or, l’introduction de gadgets excentriques produit l’effet contraire, nous aliénant soudain de son expérience et rendant notre identification avec lui impossible. L’alléchante incursion dans l’univers du giallo, servie à grand renfort de plans subjectifs montrant les mains gantées de l’antagoniste, s’évanouit également, alors que le regard concupiscent des partis rassemblés fait les frais de la soudaine intellectualisation du récit, laquelle tend à rompre les liens avec le cinéma d’horreur dont le film exploite pourtant de très nombreux concepts-clés.
 
Si Timecrimes s’avérait être un exercice scénaristique exemplaire, puzzle mystérieux dont toutes les pièces s’assemblent miraculeusement au fil d’arrivée, le présent film est doté d’une fin abrupte et râpeuse où les retournements de situation incongrus se multiplient à une vitesse effrayante, culminant avec une conclusion aussi surprenante qu’indigeste. Force est de constater que le spectateur se sentira nécessairement lésé par tous les changements de cap menant à cette conclusion, surtout qu’il se trouve vite aliéné de ses propres expériences informatiques. Peut-être s’agit-il là d’un symptôme inhérent à la traversée de l’Atlantique, mais la simple notion de plausibilité cède maintenant place au coup de théâtre industrialisé, lequel procède par un appauvrissement volontaire du scénario visant à manipuler le spectateur de façon indue. Et si cette tactique n’est pas sans nous rappeler la manipulation diégétique du protagoniste par un antagoniste désincarné, elle devrait nous apparaître d’autant plus retorse, surtout qu’elle est couronnée d’une morale douteuse, lancée abruptement dans le mélange comme un ingrédient obligatoire, mais honni.   
 
Servi par une talentueuse distribution d’acteurs hollywoodiens, le film trébuche également dans ses efforts de représentation, échouant ainsi à transcender l’étroit carcan où se blottit le récit. Si Elijah Wood nous offre certes une délicieuse performance candide, mais affligée dont il est seul à avoir le secret, la superbe Sasha Grey ne parvient malheureusement pas ici à sublimer son statut d’icône de la culture pop, faute d’un développement adéquat de son personnage. Simple objet du regard, traquée sans relâche et forcée de se dénuder sous la menace, elle s’apparente à la vedette porno qu’elle était jadis, non pas à l’actrice légitime qu’elle semble maintenant vouloir devenir. On tentera vainement à la fin de lui offrir une gracieuse sortie, mais la platitude générale de son personnage et la superficialité de sa psychologie sont telles qu’aucune gracieuseté ne pourrait désormais la sauver. On notera également que le paroxysme de son expression émotionnelle se retrouve ici dans une scène chargée d’érotisme, lors de laquelle elle sera forcée de dénuder sa poitrine pour le plaisir sadique du tueur. Bien que je doute que cette commande ait pu faire rougir la reine du gang bang, cette dernière demeure ainsi confinée à un carcan suffocant, à l’instar du protagoniste, dont l’évolution finale s’avère nulle puisqu’il ne parviendra jamais, malgré ses nombreux efforts, à briser la barrière informatique qui le sépare du reste du monde. 
 
Malgré quelques ratages incontestables, les sentiments mitigés que l’on retire du film proviennent surtout de la comparaison avec Timecrimes, lequel constituait une véritable leçon d’écriture scénaristique. Au-delà de la comparaison, Open Windows demeure un effort vaillant, dont la facture originale et les nombreux personnages savoureux demeurent une constante source de fascination. Certains voudront sans douter forcer la comparaison avec le Rear Windows d’Hitchcock, mais la réalité est beaucoup plus fragmentée, à savoir que le présent film est un amalgame opportun d’influences éclectiques qui, à l’instar des nombreuses fenêtres s’ouvrant sans cesse sur l’écran de Nick, contribuent à créer un maelström contemporain, où la réalité finit par se perdre dans une cacophonie de stimulations parallèles. À voir avant qu’il ne devienne un moule industriel pour tous les thrillers hollywoodiens.
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Critique publiée le 20 juillet 2014.